• 38 secondes par jour

     J'ai inventé une règle de vie très sérieuse. J'ai le droit à 38 secondes maximum de non-bonne humeur par jour.

     La non-bonne humeur, ça désigne la tristesse, la colère, la déprime, le désespoir, la crise de nerfs, l'envie d'abandonner ou de tout claquer, mais aussi la fatigue psychologique, l'apathie ou le blasage (ça se dit, ça ?).

     Les 38 secondes, ça vient du fait que l'année dernière, j'habitais au 7ème étage d'un immeuble dont l'ascenseur allait jusqu'au 6ème étage. L'ascenseur mettait 38 secondes pour aller du rez-de-chaussée jusqu'au 6ème étage. Le soir, quand je rentrais des cours, j'avais 38 secondes seule dans l'ascenseur, face à mon reflet, 38 secondes pour laisser tomber la bonne humeur. Une fois que l'ascenseur s'arrêtait en haut, c'était fini. Je n'avais plus que le temps que les portes s'ouvrent pour me recomposer une bonne mine avant d'avaler les escaliers du dernier étage - et la vie reprenait son cours.

     38 secondes, c'est à la fois peu et long. En 38 secondes, j'avais le temps de me regarder dans le miroir, de me défier du regard - Alors, Décaféine, tu vas déprimer aujourd'hui ? -, de me guetter un peu, parfois de m'effondrer. Mais ça n'avait jamais le temps de devenir dramatique, il fallait inévitablement que par la suite je sente l'ascenseur ralentir, que je me dise, allez, c'est fini, il faut se préparer à revenir à la réalité, que je redresse mes lunettes et que je vérifie mon sourire, l'avoir ajusté pile pour le moment où les portes s'ouvrent.

     Ces 38 secondes étaient hors du temps, enfermées dans cet ascenseur minuscule. Elles me permettaient de fixer tout sentiment négatif dans ce seul moment régulier de ma vie, et d'avoir l'assurance qu'aucun ne s'échapperait ailleurs. Le reste du temps, c'était nada. Interdit de déprimer, pas le droit de se laisser aller ; si j'avais envie, ou si ça me venait en tête, c'était tant pis pour moi, je n'avais qu'à trouver le moyen de penser à autre chose. 

     Bizarrement, ça a marché. A quelques exceptions près (personne n'est parfait, même en suivant les conseils de Ron Padgett), je m'y suis tenue, à cette règle. La probabilité de croiser mes voisins en sortant de l'ascenseur m'obligeait à ne pas dépasser ces 38 secondes, et en même temps, en donnant une existence à ces sentiments négatifs, en leur attribuant une place, je les surveillais strictement - sans pour autant les refréner ou les nier, puisque je me guettais tous les soirs. Peut-être aussi était-ce dû à mon incompatibilité naturelle avec la tristesse, un mythe que je me suis acharnée à entretenir chez moi (et qui ne me réussit pas trop mal), quoique l'optimiste que je suis persiste à croire qu'un peu de travail sur soi et de sens de la mesure suffit pour se donner les conditions d'être heureux - mais c'est facile de le penser quand on est heureux.

     J'ai donc été, malgré tout, une personne profondément heureuse, depuis un peu plus d'un an que j'ai établi cette règle. (Je l'étais tout autant avant, mais l'adversité ne m'avait pas encore donné l'occasion de réfléchir à l'intérêt de créer une règle de ce genre.) Il m'est arrivé trois ou quatre fois de dépasser mon quota (pour les grandes occasions, je m'autorise jusqu'à 48h de détresse, quoique d'expérience, au bout de 24h je suis trop fatiguée d'être déprimée et je décide d'arrêter en me secouant un peu), mais je crois que je m'en sors pas trop mal ; en tous cas assez bien pour ne pas avoir à envisager d'autre règle de vie.

     Maintenant, là où j'habite il n'y a pas d'ascenseur, alors j'ai cessé de me guetter. Mais les fois où je commence à fatiguer de la bonne humeur, je chronomètre 38 secondes sur mon portable.

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