• Amores volent, scripta manent

     Alors que je farfouillais mes archives, je suis tombée sur une photo vieille de plus de quatre ans, sur laquelle on pouvait voir ma main, et dessus, Je t'aime. L'écriture est jolie et simple.

     D'accord, mais de qui provient-elle ? (Et puis d'abord, comment me suis-je retrouvée à prendre une telle photo ?)

     La question m'embarrasse légèrement. Je connais bien une personne qui ait une écriture semblable, ne serait-ce que sur ces mots-là, mais il est physiquement, géographiquement impossible que cette personne ait pu écrire ces mots sur ma main à cette époque-là. Cela dit, la photo ne ramène absolument aucun souvenir chez moi non plus, aussi je n'exclus pas qu'elle provienne d'un univers parallèle : l'idée, en un sens, me paraît plus rassurante que celle qu'on ait un jour pu écrire Je t'aime sur ma main, que j'aie pu prendre ça en photo, et oublier l'événement par la suite.

     Au bout de cinq minutes, et après consultation de ladite personne (Toi que je n'ai jamais vu, es-tu bien sûr que tu n'es pas venu écrire Je t'aime sur ma main dans mon sommeil il y a quatre ans et demi ? Non ?), je décide de revenir à des hypothèses plus probables. Il s'agissait probablement d'une plaisanterie ou d'un pari, d'un flirt anodin et amical, et je peux faire une liste de bien une douzaine de personnes capables d'écrire ça sur ma main pour rire, au moins des anciennes amies de lycée, avec lesquelles j'ai perdu contact pour la plupart. Je fais le tour de leurs écritures dans ma tête, j'en élimine quelques-unes, puis j'envoie la photo à deux ou trois personnes. Dis, ce ne serait pas ton écriture, par hasard ? Négatif. Tu n'as pas une idée de qui ça pourrait être ? Négatif.

     La question commence à prendre une dimension disproportionnée dans ma tête, sans doute parce que je n'ai pas l'habitude d'oublier les choses. C'est une broutille, surtout pour une phrase qui a vraisemblablement été écrite pour plaisanter, mais je veux vraiment savoir, maintenant. Alors j'essaye d'inventer des contextes, pour voir si l'un d'eux fait jaillir le souvenir – en vain.

     

     Finalement, à court d'idées, j'interromps une conversation avec celui qui était mon amoureux d'alors, et je lui envoie la photo. Dis, j'ai une question un peu bête, mais est-ce que c'est ton écriture ? La réponse tombe : affirmatif. Je reconnais bien là mon t de fainéant.

     Oh.

     C'était donc lui.

     C'était donc un vrai Je t'aime, et non pas une plaisanterie comme je le pensais. Un Je t'aime écrit par celui que j'aimais et qui m'aimait, au stylo-bille (ou au stylo-plume ? le doute est permis), probablement entre deux métros ou RER puisque c'étaient dans les 1h30 de transports en commun qui séparaient nos lycées respectifs que nous nous aimions le plus souvent. Une déclaration d'amour, d'amour amour, par mon amoureux.

     

     A posteriori, ça paraît ridiculement évident comme solution. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? C'est que l'idée me paraissait futile. Que l'on m'écrive Je t'aime sur la main, et que je m'extasie au point d'en prendre une photo, au premier degré, c'était risible ; je m'imaginais être au-dessus de ce genre de niaiserie, même quatre ans plus tôt.

     Et pourtant. Et pourtant, maintenant que je sais la vérité, je regarde à nouveau la photo : et je n'y vois plus rien de niais ou d'embarrassant ; au contraire, je la trouve mignonne, et même attendrissante. Je me dis que quand il l'a écrit sur ma main, ce Je t'aime, ciel, ce que j'ai dû être heureuse, quand bien même je le savais déjà. J'ai dû la regarder cinquante fois ma main, ce jour-là. Et lui, je suis sûre que j'avais envie de l'embrasser jusqu'à la fin des temps.

     Et, alors que cela fait plusieurs années que l'amour est parti en laissant place à la bienveillance, en revoyant cette photo, j'ai envie de l'embrasser jusqu'à la fin des temps à nouveau. J'ai envie de lui attraper la main et d'y écrire Je t'aime moi aussi. Je suis saisie par le vertige amoureux, d'un coup, le vertige de cet amour qui nous brûlait avec l'évidence des jours à cette époque.

     Bien sûr, dans cet amour, ce n'est pas lui que j'aime, d'ailleurs ce n'est même pas moi qui aime : ce n'est que la réminiscence d'un passé que ni lui ni moi ne saurions ranimer. Mais malgré tout, je trouve ça beau. À l'époque où ces mots avaient été écrits, nous croyions tous deux que notre amour durerait toujours – et certainement, il a duré bien plus longtemps que l'encre sur ma peau. Mais le temps et les circonstances ont fini par nous détromper : et finalement, c'est la photo, que je ne me souvenais pas avoir prise, que je ne comprenais même que j'aie pu prendre, ce sont les mots de la photo qui ont triomphé à l'épreuve du temps, qui nous ont survécu.

     

     On pourrait croire que c'est futile. On pourrait se demander à quoi bon, si c'est pour que les traces d'un amour finissent par lui survivre en perdant leur signification originelle. À quoi bon écrire Je t'aime, si ce n'est pas pour qu'il s'inscrive dans l'éternité ? Toute trace d'un amour passé ne serait-elle pas, au fond, le rappel d'un échec ?

     Mais non. Car d'un coup, la photo n'est plus promesse mais réminiscence, et l'amour qu'elle porte n'en est pas moins fort. Ce qui me frappe en elle, ce n'est pas son décalage avec le présent, mais c'est l'inaltérabilité de ce passé qu'elle me montre, son indifférence quant à ce que mon présent aurait à y dire. Elle me rappelle que j'ai aimé, profondément, que j'ai été aimée, aussi : et peu importe que cela ne soit plus, puisque ça a été, avec suffisamment de force pour que le sentiment, l'émotion restent intacts quelque part dans le creux de mon être, cet endroit mystérieux qu'on appelle l'âme. La vérité, la force ou la beauté (je ne sais à laquelle l'amour appartient avant tout) ont au fond bien peu à faire des questions de longévité ; le temps n'est qu'un détail.

     Voilà, donc, à quoi sert d'immortaliser l'amour, de l'écrire sur un banc, de l'attacher à un pont, de le graver dans un arbre, ou de le prendre en photo écrit à l'encre sur une main : non pas à faire durer l'amour toujours, car rien ne peut nous en donner l'assurance, même si on y croit très fort, ou qu'on le souhaite très fort (sans quoi il ne nous viendrait sans doute pas à l'idée de l'écrire) ; mais à en préserver un instant, pour que justement cela cesse d'être important que l'amour dure toujours. Celle qui retrouvera ces mots un jour pourra se dire, ou non, qu'elle aime toujours : mais la pensée qui l'assaillira avec le plus de force, celle qui l’émouvra, ce sera Ainsi, j'ai aimé. Cette pensée, elle, s'inscrit dans l'éternité.

     

     

    [...]
    Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

    Que les parfums légers de ton air embaumé,
    Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
    Tout dise : Ils ont aimé !

    (Lamartine, « Le Lac », Les Méditations Poétiques)

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  • Commentaires

    1
    Mardi 13 Octobre 2020 à 19:31

    Salut,

    J'ai trouvé ton histoire très belle et touchante, l'idée de l'univers parallèle m'a beaucoup plus mais que ce soit avéré être dans ta réalité actuelle, j'ai trouvé ça magnifique.

    Merci d'avoir partagé cette jolie réflexion !

      • Mercredi 14 Octobre 2020 à 09:18

        Moi aussi, finalement, je suis heureuse que ces mots aient véritablement été écrits dans cet univers-ci, et par mon (ancien) amoureux qui plus est. Je crois que ce qui m'a touchée, c'est que ça ait été si réel, tout simplement.

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