• Avant, j'aimais pas la politique.

     Pendant des années, j’ai feint d’ignorer la politique. Je veux dire, ça me semblait être un monde compliqué, éloigné, et puis surtout c’était un monde d’opinions, mais un monde sérieux : impossible de parler politique sans devoir prendre parti, sans devoir assumer ses prises de partis. Autant dire que ça ne met pas à l’aise quand on est légèrement introverti comme je l’étais – comme je le suis toujours parfois. Et c’est complexe, la politique, ça bouge tout le temps : quand vous voulez vous y mettre, il faut vous familiariser avec tous les noms, leurs positions, leurs passés, sans parler des rouages, des enjeux… Pas moyen de se poser tranquille pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé, de toute façon, puisque la politique, ça bouge en permanence, et sans cesse pour s’y repérer il faut avoir des notions d’historique.

     La nécessité d’assumer ses opinions ; la complexité. Deux raisons effrayantes, auxquelles s’ajoutait une troisième, que j’avoue à regret : ça me paraissait loin. C’est facile de ne pas se sentir concerné, de se dire que ce n’est pas très intéressant, que ce n’est pas son truc, que ce sont des réflexions qui nous dépassent.

     

     Et puis il y a eu la réforme du collège, qui supprime (quasiment, soyons honnêtes) les langues anciennes, l’histoire des arts, les sections européennes, ainsi que les classes bilingues. J’ai ragé. Déjà parce que je suis étudiante, que le collège, ça ne remonte pas à si loin, que je me sens concernée, tout de même ; et puis parce que je suis littéraire, et que c’était clairement ce domaine qui était visé ; et puis parce que je suis une élève qui a pu profiter de toutes ces options, et que je rage qu’on enlève cette opportunité aux suivants ; et puis parce qu’aussi, je hais l’égalitarisme-par-le-bas, je trouve ça aussi stupide que contre-productif.  Bref, j’ai pesté. J’ai clamé mon avis argumenté sur tous les toits. (Pour la réforme de l’orthographe aussi, par ailleurs : je suis une conservatrice dans l’âme, quand il s’agit de défendre un patrimoine intellectuel ou littéraire.) C’était mon premier pas dans la politique, mais je ne m’en doutais à l’époque pas.

     

     Et puis il y a eu le 7 janvier 2015, avec Charlie Hebdo. Puis le 13 novembre 2015 ; et moi qui étais paumée, je me suis dit qu’il était temps que je m’intéresse un peu plus à l’actualité pour mieux comprendre ce qu’il se passait. J’ai donc téléchargé Le Monde sur mon portable (parce qu’il s’agit d’un journal plutôt au centre, et puis parce que c’est une référence parmi les médias), et j’ai commencé à découvrir l’actualité – ô joie. Au début, je lisais surtout des articles qui n’avaient rien à voir avec la politique (genre, les dernières découvertes scientifiques, tout ça), mais petit à petit, j’ai fini par y toucher un peu.

     Et puis il y a eu le referendum Brexit, et moi qui ne pensais pas avoir d’opinion politique, je me suis rendu compte que, quand même, j’étais pro-Europe, et que j’aimais pas la tournure que prenaient les choses. A bas la montée de l’ultra-nationalisme !

     Et puis il y a eu les élections américaines, qui étaient assez faciles à suivre dans la mesure où elles se jouaient principalement en 140 majuscules et points d’exclamation – je crois qu’il est inutile de traduire ma pensée sur ce point.

     

     Et puis il y a eu la primaire de droite, et comme je venais d’avoir 18 ans, que je savais que je devrais voter aux élections présidentielles, et que j’avais été témoin du bordel trumpien, et qu’en plus, c’était facile de trouver les programmes et présentations de tous les candidats (et que par conséquent, ça me faisait un point de départ facilement abordable pour entrer dans le mystérieux monde de la politique), je m’y suis fortement intéressée. J’ai lu les programmes de chacun, j’ai comparé – et non, je n’ai pas voté, parce que je ne suis pas de droite. C’est à ce moment-là que j’ai découvert que, contrairement à ce que je croyais, je n’étais pas « plutôt du centre parce qu’il faut faire des concessions pour concilier tout le monde » mais « plutôt de gauche parce que ça colle quand même vachement mieux à mes valeurs humanistes ». J’ai commencé à me forger une opinion sur certains sujets. J’ai suivi la primaire de gauche sans voter pour autant (être « plutôt de gauche » ne fait pas quelqu’un de moi une personne totalement engagée pour l’instant) ; j’ai suivi toute l’actualité politique depuis le mois de novembre (y compris les affaires de Fillon, dont j’ai collecté un certain nombre de phrases qui, en anthologie, pourraient bien faire rire).

     

     Avec des potes, j’ai commencé à ficher les programmes de tous les candidats, parce que je veux pouvoir voter avec dignité, je veux mériter de pouvoir voter : je veux pouvoir voter en me disant que je vote en âme et conscience, en ayant lu tous les programmes sans a priori, que mon choix est réfléchi.

     

     Quand j’y repense, j’ai fait un sacré bout de chemin, depuis l’époque où je n’étais même pas sûre de savoir qui était de droite ou de gauche (bon, c’était y a au moins six ou huit ans, hein).

      Maintenant, quand j’en parle avec mes amis, certains me disent que j’ai « la foi », que je suis bien courageuse, de m’investir autant dans la politique. Certains autres amis qui ne pourront pas aller voter aux élections me disent qu’ils sont bien content de ne pas avoir à voter, eux, que la politique ça les inspire pas.

     

     

     Je me souviens avoir été comme eux, à l’époque. Je ne les approuve pas pour autant. Quand on s’intéresse à la politique, on se rend vite compte qu’on est tous concernés : combien y aura-t-il d’élèves par classes en maternelle, en primaire, au collège, au lycée ? Va-t-on supprimer des places à l’université ? Quid des allocations (chômage, familiales, retraites...), des impôts, de la sécurité sociale ? A quel âge prendrez-vous votre retraite, combien d’heures travaillerez-vous par semaine ? Combien va-t-on investir dans l’éducation, la recherche ? Quelles seront nos relations avec nos pays voisins ? Vous ne pouvez pas ne pas vous reconnaître dans au moins une de ces interrogations. Mais la politique, c’est un tout, tous les sujets s’entremêlent sur fond de budget et d’économie, alors il faut s’intéresser à tout, se sentir concerné par ce qui arrive aux autres et dans d’autres domaines, réfléchir à la cohérence de notre société.

     Il le faut, parce que nous sommes tous concernés ; et puis parce que si nous pouvons prétendre à des droits, si nous pouvons demander à l’Etat qu’il veille sur nos intérêts, il faut savoir le faire comprendre. Comment peut-on râler légitimement contre les dirigeants de notre pays, si nous n’avons même pas voté alors que nous le pouvions ? S’abstenir, c’est laisser d’autres idées s’imposer ; et avec, d’autres intérêts.

     Et puis, bordel, nous vivons dans le monde ! Notre vie se joue dans notre rapport au monde et aux autres, dans des relations, des interactions : nous sommes des citoyens du monde – et des citoyens tout court.

     

     (Aristote le dirait comme ça :  Ὅτι ἄνθρωπος φύσει πολιτικν ζῷον.)

     (ça veut dire : « Parce que l’homme est par nature un animal politique. »)

     

     

     Et puis… Et puis il y aurait tant d’autres choses à dire sur le sujet, mais je voulais, pour commencer, me cantonner au détail de mon chemin vers le politique (ce qui n’est certes pas très didactique, mais promis, un de ces jours, je vous fais un tuto politique), pour vous montrer que la politique, c’est accessible, malgré tout, et qu’on peut finir par s’y intéresser sincèrement. Je sais que j’ai un public assez jeune : la politique, ça fait partie de votre éducation, de cette partie-là de l’éducation qui doit se faire seule. Parfois, certaines choses ne peuvent pas être fuies éternellement ; alors, mieux vaut les affronter directement.


  • Commentaires

    1
    Mardi 14 Mars à 17:57

    Je suis encore au collège, je rentre en seconde l'an prochain et j'ai décidé de prendre histoire des arts et une troisième langue vivante, impliquant la découverte d'un nouvel alphabet, cette décision est quelque chose de marginal dans le système actuel. De nos jours, si ton objectif de carrière n'est pas de faire des tableurs Excel en costard-cravate, tu es pointé du doigt, tu ne comprends pas la trigonométrie ou le cycle de l'eau? Alors, tu es un parfait débile. Il faut aussi que j'apprenne à écrire "nénufar", histoire d'enfoncer le clou.

    L'assassinat de Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski m'a  terriblement choqué, mais il semble que je sois le seul à subir un deuil profond ar la plupart des gens de mon age ont préféré acheter des t-shirts et des pins, faire tourner des hastags sur Twitter et marcher dans la rue le 11 Janvier, comme des moutons en troupeaux. Le choc fut plus terrible encore lorsque je vis que personne ne faisait quoi que soit les 7 Janvier 2016 et 2017, les gens ont utilisés ce massacre et son deuil comme une mode, d'où l'absence de mémoriel. Le schéma a été semblable pour le Bataclan, qui est l'abruti qui a lancé le slogan "Pray for Paris" alors que l'attaque provenait des sectaires religieux contre un pays laic, putain?!

    L'information est le pouvoir, c'est pourquoi je feuillette différents types de journaux, Le Canard Enchainé, Marianne, Libération, ou encore Valeurs Actuelles, je me fiche des opinions politiques cachés des rédacteurs, je demande juste une vue d'ensemble de faits et d'investigations.

    Je dis oui au Brexit et oui a Trump, car ce sont des décisions du peuple, et le peuple constitue le plus grand pouvoir, ces individus ont pris des décisions audacieuses, que l'on juge trop facilement. Nous, nous mettons des fantoches au plus hautes portes de notre pouvoir et nous attendons, l'actuelle UE n'est qu'une plaie purulente pour les citoyens, ils veulent la paix en jouant les toutous devant Angela Merkel, alors que cette assemblée devrait porter un discours d'unité et de rassemblement, au lieu de pleurnicher constamment pour éviter qu'on les frappe.

    Pour 2017, je constate avec joie que la meilleure tactique est d'humilier son adversaire jusqu'à la mort, en jouant sur l'image dans les médias, cette danse macabre de marionnettes est assez repoussante. Il y a bien un candidat qui me plait, mais je sais la mise en place de son programme impossible.

    Très certainement le plus long commentaire de ma vie, mais je suis très heureux de pouvoir partager mes idées, c'est rarissime de pouvoir discuter avec quelqu'un d'aussi ouvert d'esprit que toi. C'est cela le vrai pouvoir de l'individu et de la liberté d'expression!

      • Mardi 14 Mars à 18:46
        Oui là, c'est un discours très tranché, bien loin de ce à quoi je m'attendais ! :') Et éloigné aussi des convictions qui sont les miennes : pour Trump comme pour le Brésil, même si ces choix se sont faits suivant des procédures démocratiques, il y a beaucoup de choses qui sont à remettre en cause. Le Brexit, tout d'abord : certes, c'est une décision du peuple... Mais une partie des pro-Brexit a été influencée par une déclaration d'un homme politique qui disait que l'Europe volait 300 millions de livres (ou 3 milliards ? un gros chiffre, en tous cas) qui, en cas de sortie de l'Europe, serait investis dans la NHS ("National Health Security"). De fait, on a appris après coup que non seulement les chiffres étaient faux (parce qu'il y a redistribution, et que l'Europe avantage l'Angleterre sur certains points), et qu'en plus, ce réinvestissement n'était qu'une éventualité (qui a cessé d'être à l'ordre du jour le lendemain du Brexit, tiens donc). Un choix libre est un choix éclairé, celui des habitants du Royaume-Uni ne l'était visiblement pas (et certes, ils auraient mieux fait de se renseigner, mais enfin, ce serait bien que l'accès aux informations soit facilité, afin qu'il ne soit pas réservé à une élite..). Quant à Trump, le problème de la démocratie se pose aussi, puisqu'il a été élu uniquement grâce aux grands électeurs (Clinton, dont je ne suis pas fan par ailleurs, a, me semble-t-il, obtenu près de 200 millions de voix supplémentaires) : la question du système du "Winner takes all" et de sa légitimité pose problème. Je comprends que du fait de l'histoire des USA il est important de respecter la séparation des 50 États, mais avec une représentation proportionnelle des grands électeurs par État, cela aurait totalement changé la donne... Et pour quelqu'un qui plaide la primauté du peuple comme il me semble que tu le fais, c'est contradictoire d'accepter un résultat principalement du aux élites :')

        (suite à venir)
      • Mercredi 15 Mars à 14:11

        Ah! Un contre-argument construit et intelligent sauvage apparait! Que faire?

        Peut-on reprocher à une masse de défendre leurs convictions, quand bien même celles-ci fussent-elles basées sur de fausses informations? La foule est conduite inconsciemment, et 90% des gens qui apprennent une information la considèrent comme vrai, la chose est semblable pour Trump qui a beaucoup joué sur son image médiatique. Mais comment se fait la différence entre masse et élite? Peut-on blamer des catégories sociales ou des corps de métiers de ne pas avoir assez de pouvoir? Je pense que les Américains n'aiment pas leur système, mais la mise au pouvoir de Trump est placée sous l'égide du changement (très critiquable pour certains aspects), c'est le serpent qui se mords la queue.

        Pour conclure, je pense que nous vivons une période de transition, qui sera violente, mais qui ne saurait exister autrement. Toujours aussi intéressant de débattre!

    2
    Jeudi 16 Mars à 16:55

    Ah la la, la politique, un sujet à la fois si complexe et si simple. Pendant mon enfance, j'ai eu le malheur de grandir dans un quartier de  ancré à droite avec des parents de gauche ( je t'assures que c'est pas marrant tout les jours ) et déjà en primaire, certains élèves ( qui étaient en CM1 si mes souvenirs sont bons ) faisaient des "sondages" du style "Tes parents ils ont votés Sarkozy ou Hollande ?" Quand j'étais plus jeune, je ne faisais que répéter les paroles de mes parents, mais avec l'élection de Trump, j'ai commencé a réfléchir un peu politique. La première réaction que j'ai eu en apprenant son élection c'était du genre "Bah ok, mais on est français donc on s'en fout un peu, non ?" Après je pense qu'une partie des gens qui "manifestent" contre Trump n'ont même pas lu une ligne de son programme ni vu aucuns de ses meetings en entier. Alors même si groso modo ses idées ne sont pas brillantes, je vais juste le citer "Qu'est ce que vous avez a perdre" parce que des fois ( et je dit bien des fois ) l'innovation ( même si ça reste du Trump ) ça peut être cool. Au collège ( je suis en 3eme), les gens ( enfin principalement des élèves, hein ) me demandent mes opinions politiques, ce à quoi je leur répond "Moi je suis pour le programme qui m'interesse, par pour un parti en particulier". Mais le problème actuel en politique ( selon moi ), c'est que les politiques sont formés à parler, et non agir, si bien que quand il sont élu(e)s, ils doivent apprendre sur le tas. Voilà, j'avais juste envie de donner mon opinion sur ce sujet, c'est toujours cool de partager son avis

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