• Champ de coquelicots

     Dans mon souvenir, je m'accroupis, doucement, et je ferme les yeux. Je ferme les yeux et je me dis que quand je les rouvrirai, n'importe quelle vue pourrait m'attendre. Je pourrais être n'importe où, face à n'importe quoi. Dans n'importe quel moment de ma vie. Je triche, un peu : je feins ne pas savoir. En réalité, il y a la caresse du soleil sur mes joues, et le brun chaud dont il peint mes paupières, quelques cris d'oiseaux au loin peut-être, tout autant de signes qui trahissent un printemps avancé ou la naissance de l'été. Mais je fais semblant de ne pas savoir. J'attends des secondes que je ne compte pas. Je me répète que tous les possibles sont à moi. Et puis d'un coup, j'ouvre les yeux.

     J'ouvre les yeux, et c'est l'éblouissement. Je suis au milieu d'un champ de coquelicots, il n'y a autour de moi et au-dessus de moi que des coquelicots, depuis ma position au milieu de la terre et des épis je ne vois que ça. Les coquelicots et le ciel, bleu, immense. Et puis la blancheur du soleil qui vient faire mousser ses bulles de lumière sur mes cils. C'est beau. C'est beau, vous n'imaginez même pas. C'est beau comme une image de film ou comme un tableau, c'est beau comme ces clichés qu'on n'imagine pas réels (si peu réels qu'ils en deviennent kitsch même, mais là c'est réel alors c'est beau), c'est beau et ça me frappe comme si c'était le premier jour de l'univers et qu'on venait de créer la beauté.

     Alors je ferme les yeux, et j'essaye d'oublier ce que j'ai vu. Je me dis que quand je les rouvrirai, je serai peut-être n'importe où ailleurs. Que n'importe quoi d'autre pourrait m'attendre. Je fais défiler des tableaux, je pourrais être au milieu d'une rue, d'une basse-cour, d'une terrasse, n'importe, sur n'importe quel continent du monde. Qui sait qui je serai quand je rouvrirai les yeux ? Alors je rouvre les yeux, et je suis encore là, au milieu du rouge flamboyant des coquelicots, sous le bleu du ciel et le blanc du soleil. Et c'est beau, c'est un délire, je pourrais mourir de joie au milieu de cette beauté.

     Plus tard je me suis relevée, lentement. Je me suis mise à la hauteur des coquelicots puis je les ai dépassés, je me suis mise à surplomber le champ et j'étais toujours entourée par les coquelicots et le champ s'étalait devant moi, avec les coquelicots, les épis de blés pas mûrs, un saule pleureur et des arbres là-bas, et le chemin, et la route plus loin, mais le champ surtout, le moire du vert et du doré éclaboussé par le rouge des coquelicots. Et moi au milieu de l'éclaboussure.

     

     Plus tard encore je me suis dit que si cinq ans plus tôt on m'avait dit que j'ouvrirais les yeux au milieu des coquelicots, je n'aurais pas compris. J'aurais été incapable d'imaginer les chemins de terre et de bouleversements qui m'avaient menée à m'accroupir dans ce champ. Si cinq ans plus tôt, on m'avait montré cette image, si on m'avait dit, Décaféine, voilà où tu seras dans cinq ans, je n'aurais véritablement pu avoir aucune idée de ce que cela signifiait : ni du lieu où j'étais, ni des pensées qui m'y avaient conduites, ni de mes doutes et euphories, ni de ce que je faisais ou devenais par ailleurs. Et de fait, bien que cela ne remonte qu'à quelques mois, je ne me souviens plus aujourd'hui des questions qui hantaient mes pas ce jour-là. Je me souviens que j'étais, oui, profondément amoureuse, de la vie, du monde, de la beauté, de quelqu'un aussi sans doute ; mais le reste m'échappe, s'est effacé derrière les coquelicots, tout comme eux-mêmes s'étaient effacés trois jours après, quand j'y suis retournée.

     Je trouve cette idée merveilleuse, sans savoir véritablement pourquoi – que ce moment ait existé et qu'il se soit inscrit dans ma mémoire poétique, comme indépendamment des circonstances qui ont mené à sa réalisation. Il y a quelques semaines, on m'a demandé où est-ce que je m'imaginais, dans cinq ans. J'ai fermé les yeux. Dans cinq ans, je me voyais les ouvrir au milieu d'un champ de coquelicots. Tout aura sans doute changé, mais je n'ai pas besoin de savoir le nom du pays, ni ce que je fais, ni rien du monde ni de moi : je veux juste pouvoir goûter encore la beauté du monde comme hors du monde, ces pétales rouges et ce ciel bleu. Le reste importe peu.

     Je crois ce que j'aime avant tout, c'est l'idée que chaque fois que je ferme les yeux, peu importe ce qui m'habite et me traverse, je puisse faire jaillir ce paysage, qu'il me soit possible d'imaginer qu'en les rouvrant, je serai à nouveau ici, là-bas.

     Parfois, je ferme les yeux, très fort, et je rêve que je les rouvre dans mon champ de coquelicots. Et ciel que c'est beau.

    « Le glaçonDu vert et de l'amûr »

  • Commentaires

    1
    Jeudi 29 Octobre 2020 à 20:52

    Ton texte contient est très belle poésie, tu installes une superbe ambiance, on s'imagine bien à ta place. J'aime beaucoup tes réflexions, merci d'en partager certaine !

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