• Chemin de neige

     La lumière du ciel trahissait le coucher du soleil derrière les nuages, et le blanc avait laissé place à un bleu céruléen, ou égyptien, je ne sais plus trop, peut-être quelque part entre les deux. Alors je me suis levée, j'ai enfilé mes couches de vêtements, mon bonnet et mon écharpe, et j'ai annoncé à la ronde : Je sors, je vais me balader. Et je suis partie, comme ça. (On m'a dit : ne rentre pas trop tard, quand même. Ils ne s'habituent jamais à ce que je sorte la nuit. Mais les mots ont glissé sur moi, et je suis partie, quand même.)

     Je suis sortie, j'ai pris à gauche, ça montait un peu, et j'ai marché, dans le silence de la neige et des lampadaires. Il faisait nuit, de plus en plus. La neige avait été tassée par la journée. Et puis il y avait la route qui n'en finissait pas. Un virage en épingle, un autre, parfois un croisement, mais ce n'était jamais compliqué de deviner où il fallait suivre le chemin si l'on voulait aller nulle part (et en revenir sans se perdre). Alors j'ai marché. La marche ça ne se questionne pas, on fait un pas, un autre, et tour à tour les choses n'ont plus d'importance : parfois c'est mon corps parce que je pense très fort, à plein de choses qui m'agitent, aux histoires imaginaires ou vécues et que je me raconte pour la quinzième fois peut-être, aux êtres qui me manquent, parfois à ceux qui ne me manquent pas, à tous ceux à qui je dois écrire, un message Discord, un mail, une lettre. Et puis il y a tout le reste du monde aussi, mes ébauches de pensées, tout ce que vous voudrez, je pourrais marcher des heures que je n'en épuiserais pas un centième. Parfois je remarque que sous l'effet d'une rêverie j'ai ralenti ; ou que la détermination de certaines pensées contamine mon pas, et que je marche à vive allure ; la plupart du temps je ne me rends compte de rien. Je marche, et je pense, surtout, dans ma tête ou à voix haute, dans une langue ou dans une autre. Parfois ce sont les pensées qui n'ont pas d'importance toutefois. Je suis tout à fait dans mon corps, dans le mouvement de mes hanches, j'adore sentir mes hanches, et les muscles de mes mollets, et mon sang, et la fraîcheur de la nuit sur ma peau, et mon souffle-vapeur dans l'air froid, et mes hanches et mes jambes encore et toujours, et il n'y a plus que ça, ce mouvement perpétuel qui m'anime et me fascine en même temps. Je marche et c'est un plaisir. Parfois c'est le monde qui n'a pas d'importance, parce que tout est en moi, les pensées, le corps, et que c'est si plein que je n'ai plus d'attention pour le reste ; parfois c'est moi qui n'ai plus d'importance, parce qu'au détour d'un virage, peut-être, ou d'un regard, quelque chose capte mon attention, et tout à coup le monde me saisit par sa beauté, ou par l'incongruité de ses détails. Alors je tais mes pensées et je regarde. J'oublie un peu que je regarde, tout ce que je sais c'est que je regarde. Parfois aussi je m'arrête, pour le plaisir d'un coup d'être immobile. Et puis je repars. Et ainsi pendant une heure ou deux, plus si je le peux et si je ne suis pas attendue. Je marche, et je marche, et je marche.

     Je marche dans la neige tassée, donc, elle me gratifie de son craquement feutré, et parfois de la chance de tracer mes pas dans la virginité de quelques bordures de chemin. Le froid fige l'air, et plus que jamais je pourrais croire que je suis seule au monde, si ce n'étaient, évidemment, les phares des voitures qui passent parfois anonymes dans la nuit.

     

     J'ai marché pendant des heures dans la neige et dans la nuit (dans la neige et dans la nuit, je répète ces mots mais c'est parce que je les aime, ils s'allitèrent l'un l'autre, l'un blanc et l'autre noir, l'alliance est harmonieuse). Et puis, au bout de la nuit... Pas au bout du chemin, évidemment, le chemin n'a pas de fin, ou tout du moins je ne l'ai jamais trouvée, peut-être parce que je ne l'ai jamais cherchée aussi. Au bout de la nuit, en vérité c'était encore le début de la soirée mais pour moi c'était au bout de la nuit, au bout de ma nuit de marche à moi tout du moins, au bout de la nuit il y avait un parking vide au bord de la route. Un parking vierge, comme un petit pré de neige fraîche. Quand on marche comme je marche, on n'a pas vraiment de destination, mais parfois on la trouve quand même, et alors on s'arrête – c'est le bout de la nuit, ou du matin si je suis partie le matin. Je me suis alors arrêtée, et je me suis assise directement dans la neige, pour regarder le pré. Et puis j'ai repensé à un moment quelques mois auparavant, où par défi j'avais été tremper mes pieds dans un lac quasi-gelé. Je l'avais fait l'espace de deux secondes, j'avais dit : Attends, prends-moi en photo, qu'on dise que je l'aie fait !, et puis j'avais attendu que l'appareil photo soit prêt pour plonger mes pieds. Au bout de deux secondes le froid avait commencé à mordre, j'avais dit : C'est bon ? Je peux sortir ?, et j'étais sortie, j'avais ri.

     Alors je me suis dit pourquoi pas. J'ai ri intérieurement. Et puis j'ai enlevé mes chaussures, doucement. Et j'ai enlevé mes chaussettes. J'ai retroussé mon pantalon, les pieds en l'air... Et puis je me suis levée, et j'ai fait quelques pas dans la neige, pieds nus. Au début la neige était douce sous mes pieds, elle avait une texture fraîche et accueillante. Au bout de quelques secondes néanmoins, comme prévu, le froid s'est mis à mordre. Il m'a saisie aux os, et ça a commencé à brûler de glace. Je le savais, je m'y attendais ; je m'étais dit qu'à ce moment-là, je n'aurais plus qu'à me rasseoir et remettre mes chaussettes et chaussures. Mais en fait, j'ai continué à faire quelques pas. Au bout de quelques pas le froid a cessé de crier dans mes pieds, ou bien j'ai réussi à comprendre que je pouvais entendre autre chose que son cri, je ne sais pas trop. Toujours est-il que j'ai continué à faire quelques pas dans la neige nue, prudemment tout de même. Je ne savais pas quand est-ce que ça deviendrait absolument insupportable... La morsure était toujours là malgré tout. Je crois que j'ai dû lâcher quelques mots qui ne se répètent pas. Et puis d'un coup, j'ai réalisé que l'insupportable ne viendrait peut-être pas. Alors j'ai couru dans la neige, et je me suis arrêtée, je suis repartie en marchant. J'ai ri. J'ai tracé des arabesques dans la neige avec mes pieds. J'ai marché lentement, et vite, peut-être même que j'ai dansé, je ne sais plus. J'ai été jusqu'à l'autre bout de mon parking, mon petit pré de neige, et puis j'ai fait des tours, toujours dans les chemins que mes pas n'avaient pas encore tracés. Le froid continuait d'être là, je ne sais pas si je m'y habituais vraiment, au fond j'avais toujours l'impression qu'il finirait par devenir insupportable. Mais la sensation était incroyable : je marchais pieds nus dans la neige. L'idée me paraissait absolument folle, mais pourtant elle était réelle ; je l'éprouvais jusque dans ma chair. C'était le cri du froid qui sonnait moins fort que mon rire. J'étais ivre de neige, ivre de cette neige que je déflorais sous ma peau nue. (Eussé-je été loin de tout chemin et de toute civilisation, peut-être aurais-je ôté d'autres vêtements, pour me rouler nue dans la neige. Je ne l'étais pas, et de loin, nul ne pouvait voir que je n'avais plus de chaussures.) Au bout de quelques temps, je suis revenue au bord du parking, pour me rhabiller. Cela faisait plusieurs minutes que j'avais entamé mon délire, me disait ma montre.

     Mais... Mais je me suis assise et j'ai commencé à sécher mes pieds, et puis je me suis arrêtée. Et la neige, l'ivresse de sa sensation, m'a appelée, et j'y suis retournée. J'ai couru à nouveau, j'ai crié à nouveau mes mots qui ne se répètent pas parce que mes pieds redécouvraient la glace, en trente seconde ils avaient oublié que ça mordait si fort et que ça faisait tant crisser les os, et puis j'ai marché. J'ai tracé mille nouveaux chemins, des tours et des allers-retours, dans le parking. Je n'arrivais pas à me résigner à repartir. Au bout d'un moment, parce que le froid ne cesse pas et que je savais que je ne pourrais pas tenir éternellement, je suis revenue. J'ai essuyé mes pieds... Et puis je suis repartie. Je suis repartie, et j'ai marché, jusqu'à ne plus savoir où conduire mes pas entre tous les chemins déjà tracés. On ne s'y fait pas, à cette sensation de marcher pieds nus dans la neige. C'est absolument addictif. L'ivresse, le sentiment de puissance, aussi... Je me suis dit, putain, je marche pieds nus dans la neige, quoi. Et j'aime ça qui plus est – mais au-delà de l'idée en fait, c'est viscéral, vraiment, le plaisir est physique. À la fin le froid mordait toujours, ça faisait partie du plaisir, et je ne sentais plus rien de mes pieds, si ce n'étaient parfois des cailloux qui venaient m'écorcher la peau, mais ça m'était quasi-égal, tout m'était quasi-égal en dehors des pas que je conduisais dans la neige en fait. La neige, l'ivresse, la puissance... C'était dément, comme une transcendance, mais la transcendance elle te projette à l'extérieur de toi et là c'était tout à fait le contraire, j'étais projetée à l'intérieur de mon propre corps, parce que c'était comme si je ne l'avais jamais autant senti. Tous les possibles s'ouvraient à moi. Le bonheur total.

     Plus tard je me suis résignée à remettre mes chaussettes et mes chaussures pour de bon, j'avais les mains toutes engourdies et je ne savais plus tellement comment bouger mon corps à part pour marcher... J'ai repris la route en sens inverse, mes pas chaussés dans la neige tassée sous les lampadaires. J'ai marché, j'ai couru, tout était égal, et j'ai laissé derrière moi le parking de neige. Quand je suis rentrée, on m'a demandé si j'avais fait une bonne balade, on m'a dit que j'avais pris du temps. J'ai dit : je me suis un peu perdue à un moment, c'était presque vrai... Je n'ai rien dit de l'extase de mes pas nus dans la neige, j'ai juste dit que j'avais bien marché malgré tout, et puis après je me suis tue. Mais là-haut, sur un parking, il y avait encore toutes ces traces de pieds nus, les seules traces de ma chorégraphie, de mon moment d'absolu.

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  • Commentaires

    1
    Samedi 30 Janvier à 16:04

    Coucou !

    J'ai adoré te lire, j'ai eu tout le film de tes mots dans ma tête, c'était agréable. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai marché pieds nus dans la neige...la dernière que j'ai vu de la neige (et qui tienne) était il y a déjà au moins six ans...grrr, je veux qu'il neige chez moi !

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