• Consentir n'est pas désirer

     En réalité, ce n'est pas de cette affaire en particulier dont je veux parler, mais puisqu'elle est venue s'ajouter à une réflexion que j'avais déjà commencée il y a un certain temps, je vais partir de là : cette histoire d'un adulte de 28 ans, jugé pour « atteinte sexuelle sur mineur » plutôt que pour « viol » (sur une fille de 11 ans)(Voilà, vous avez un lien vers l'article du Monde. Si vous préférez d'autres sources d'information, il vous suffira juste de taper « Sarah 11 ans » sur Google, vous tomberez sur pléthore d'articles.)

     Inutile de préciser et pourtant je le fais, je sais que cette histoire me révolte. Bien évidemment, je n'ai pas tous les éléments du dossier en main, et il va de soi que l'inculpé a le droit à un procès juste et équitable, dans lequel il peut défendre ses intérêts (rappelons que c'est un des principes de la démocratie).

     Néanmoins, il me semble ici que la qualification de « viol » est appropriée, puisque l'ascendant moral (établi par l'âge de l'homme par rapport à la fille) crée une contrainte psychologique dont il est difficile de se dégager (édit : c'est même écrit dans le Code Pénal, en fait). En outre, le premier acte sexuel ayant été fait dans un ascenseur, on peut considérer qu'il s'agit d'un lieu clos ne permettant pas la fuite, et qui contribue donc à l'exercice de la contrainte psychologique ; dans la liste des (nombreux) arguments démontrant qu'il s'agit plutôt d'un viol, ajoutons aussi que la fille était sûrement tétanisée et qu'elle n'a pas su réagir, ce qui est courant chez les victimes de viol – et c'était là mon dernier argument, car la liste est longue. Enfin, qu'importe. Il n'y a pas eu de refus explicite de la fille, et donc elle est considérée comme consentante, et par conséquent il n'y a pas eu de viol, voilà où l'affaire en est, actuellement.

     

     Cette affaire soulève un certain nombre de problèmes qu'on n'a certainement pas fini d'évoquer. Le fait de considérer qu'ici il n'y a pas eu de contrainte exercée, de ne pas prendre en compte l'état psychologique d'une personne qui subit un viol,  de penser qu'une personne qui est sexuellement mineure peut donner un consentement éclairé, etc. Mais à vrai dire, ce qui me pose problème (et j'en viens au cœur de l'article), c'est que tout repose sur la notion de consentement, considéré ici comme l'absence d'un refus (vous savez : qui ne dit mot consent). Le consentement est ici défini négativement, puisqu'il s'agit d'une absence de refus : autrement dit, par défaut, il est présent – puisqu'il est présent tant qu'il n'y a pas de refus explicitement exprimé.

     Un autre problème du mot consentement réside aussi dans son usage, dans le sens courant qu'on lui donne : on peut très bien dire qu'une personne consent à quelque chose qu'elle ne désire pas vraiment. Je ne suis vraiment pas pour la réalisation de ce projet, mais puisque tu insistes, bon, j'y consens. Le consentement peut donc aussi inclure la concession, et même, souvent, il sous-entend qu'il y a eu concession : on sent bien que consentir est plus passif et même beaucoup plus faible que vouloir, qu'il n'implique pas de vouloir, que parfois même il va à l'encontre de ce qui est voulu. Ce n'est pas vraiment ce que je veux, mais bon, dans l'absolu, je ne suis pas 100% contre ; bon, j'y consens. Dans ce cas-là, il n'y a pas de réelle envie de la part de la personne qui consent, mais pourtant, elle consent. Maintenant, dans un contexte juridico-sexuel, est-ce qu'il y a aussi cette notion de concession sous-entendue derrière le terme de consentement ? Peut-on dire d'une personne qui n'a pas vraiment envie de réaliser un acte sexuel mais le fait quand même pour une raison ou pour une autre (envie d'échapper aux représailles par exemple...) qu'elle est consentante ?

     C'est de ce terme de consentement, à mon avis, que découlent toutes ces histoires qui révoltent les gens, ces histoires où on parle du consentement présumé d'une victime d'agression sexuelle. Le consentement est présumé, puisqu'il y a absence de preuve de refus explicite : il est donc par défaut présumé, et la victime doit donc prouver qu'il y a eu tentative de refus. Alors, peut-être qu'au lieu d'essayer de prouver à chaque fois qu'il n'y avait pas consentement, il faudrait changer de terme. Plutôt que de parler de consentement, parlons de désir. Avec le mot désir, il n'y a plus ce flou du consentement : le désir n'est jamais que positif, ne pas dire que je ne désire pas, ce n'est pas montrer que je désire. Qui ne dit mot ne désire pas pour autant. Le désir doit être exprimé, affirmé, pour qu'on puisse établir qu'il était présent. Il ne peut jamais être présumé. Pire : si je ne désire pas, rien ne peut me pousser à désirer (je peux tout au plus désirer de désirer, mais navrée, cette salade verte je ne la désire pas, et moi-même je n'y peux rien).

     Une relation sexuelle saine ne se déroule dès lors plus entre des personnes conscientes et consentantes, mais entre des personnes conscientes et désirantes. (Le sexe n'est-il pas avant tout une histoire de désir ?)

     Et ainsi, quand bien même on peut arguer (d'une façon plus ou moins douteuse) qu'il y a consentement (c'est-à-dire absence de refus), on peut moins facilement dire que la victime d'agression sexuelle manifestait du désir...

     

     Je m'arrête ici pour cet article : ce n'est donc qu'une ébauche de réflexion. De toute façon, comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas de connaissances juridiques, je ne maîtrise sans doute pas tout à fait la notion de consentement, et probablement je n'ai pas pensé à toutes les implications de la notion de désir que je propose. Mais vraiment, je pense qu'il serait parfois plus approprié de parler de désir, plutôt que de consentement – et tout du moins, le sujet mérite qu'on s'y penche.


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