• De la force des livres pour enfants

     Depuis des années que je vais au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (vous savez, celui de Montreuil, qui se tient annuellement fin novembre ou début décembre, quand vous commencez à faire vos emplettes de Noël...), j'ai progressivement cessé d'y aller pour acheter les livres que je voulais lire, et j'ai rapidement commencé à y aller simplement pour le plaisir de regarder des livres que je n'avais pas (plus) l'habitude de fréquenter. Ce passage de la littérature jeunesse plutôt axée adolescents à une littérature jeunesse classée 0-3 ans, à rebours de ma propre croissance, n'a été en rien une régression, et bien au contraire, il a guidé (et été guidé par) un regard nouveau sur la littérature et l'objet que constitue le livre en général : et c'est justement ce regard nouveau que j'ai appris à porter sur les livres et la littérature que j'aimerais partager ici (du moins en partie, puisque pour cet article je vais me limiter aux livres pour enfants).

     Note : quand je parle de livre pour enfants, dans mon article, je fais bel et bien référence à cette littérature jeunesse classée 0-3 ans, même si bien sûr certains propos valent aussi pour le reste de la littérature jeunesse ou de la littérature tout court : il s'agit ici de remarques générales qui ne valent pas non plus pour tous les livres pour enfants !

     

     Il faut dire que la littérature jeunesse tient une place particulière dans la littérature... Du moins lorsqu'on considère qu'elle fait partie intégrante de la littérature, ce qui est loin d'être acquis. Et pour cause : on soupçonne la littérature jeunesse, puisqu'elle s'adresse à des personnes immatures (au sens propre du terme), d'être elle-même immature, diminuée du plein potentiel de la littérature, d'être par conséquent une sous-littérature (!). Face à ces accusations, on aurait envie de répliquer que comme pour toute littérature, la littérature jeunesse se compose de bons livres comme de mauvais, et que les gens propices à penser que la littérature jeunesse s'adresse à des êtres immatures seraient les plus aptes à en écrire les mauvais livres – mais l'art de la réplique n'est pas ce qui nous intéresse ici.

     Les détracteurs de la littérature jeunesse ajouteront aussi que les livres pour enfants (cette fois-ci eux plus spécifiquement) sont surtout composés d'images, et qu'à ce titre ils ne peuvent prétendre être réellement de la littérature. Ciel, des images, et pourquoi pas des dialogues, tant qu'on y est ? Allant dans le sens contraire d'Alice, on pourrait bien se demander à quoi peut bien servir un livre où il y a des images et des dialogues... On frôle ici le débat sur le statut des bandes-dessinées (qui, elles, peuvent se rattraper en faisant valoir que certaines d'entre elles sont à destination des adultes : ouf), qui, bien qu'intéressant, n'est toujours pas notre sujet... Mais si j'ai tenu à faire une petite digressions sur les critiques des mauvaises langues, c'est que justement les livres pour enfants sont souvent déconsidérés à ces égards (et leurs lecteurs sont souvent bien trop jeunes pour défendre leur littérature !), et que je me suis donc donné la charge de donner quelques arguments à leur réhabilitation (non sans le sentiment d'avoir à statuer l'évidence, mais à ce qu'il paraît, on ne la répète jamais assez).

     

     Vers 14 ou 15 ans, j'ai donc commencé à cesser de fréquenter le Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (appelons-le le SLPJ) pour sa littérature adolescente, et j'ai commencé à le fréquenter pour ses éditeurs. Travailler dans le monde de l'édition était alors mon ambition (elle l'est toujours, mais elle côtoie désormais d'autres rêves), et j'aimais bien discuter avec eux pour en apprendre plus sur leurs lignes éditoriales, leurs choix, leurs parcours : et c'est là que j'ai commencé à m'intéresser vraiment au livre en tant qu'objet. Jusqu'alors, j'entretenais avec les livres un rapport de consommatrice : je les achetais ou les empruntais, je les lisais, les relisais, ça s'arrêtait là. Le livre était un support du texte (la seule chose pour laquelle j'avais de la considération), sans plus. Mais lorsqu'on se penche sur la conception d'un livre, on découvre alors qu'il y a bien plus que le texte : au-delà du choix du texte et du travail marketing autour, comment va-t-on présenter le texte ? Quelles illustrations, s'il y en a ? Quel choix de papier ? Quel choix de couverture ?

     Pour la plupart des livres, la question est importante pour l'éditeur qui les conçoit ; mais pour les livres pour enfants, cette question est essentielle. Là, le livre n'est pas là seulement pour être vu, il est aussi là pour être touché, et à cet égard, les éditeurs les plus attentionnés choisissent souvent des papiers un peu originaux, loin du classique papier glacé. La technique d'impression est aussi choisie avec soin, comme la sérigraphie ou l'aquatinte, afin de mieux faire ressortir les couleurs, voire, pour certains exemplaires de livre, faire sentir légèrement les couleurs : c'est le cas de quelques livres traduits du coréen que j'ai eu l'occasion de feuilleter sur le stand de la librairie des Trois Ourses, une librairie spécialisée dans les beaux livres pour enfants. Non seulement le papier était très doux, presque du tissu, mais en plus chaque couleur avait été imprimée et vernie tour à tour, ce qui faisait qu'au toucher on pouvait deviner un léger changement d'épaisseur entre les différentes couleurs. (Je ne sais pas si ces livres sont encore dans leur catalogue (ils étaient tirés en série limitée et soigneusement numérotés), mais si par hasard vous vous retrouvez au SLPJ l'année prochaine, faites un tour sur leur stand, vous n'aurez que des belles surprises.)

     C'est toutefois un euphémisme que de prétendre, comme je l'ai fait plus haut, que les livres pour enfants sont faits pour être touchés : leur lectorat n'a pas seulement l'intention de les toucher, mais aussi de les manipuler (voire plus que les manipuler ; mais il ne faut pas s'en formaliser, car c'est le destin des livres que de s'abîmer un peu un jour ou l'autre : et mieux vaut un livre qui a vécu et s'est un peu abîmé qu'un livre qui n'a jamais été ouvert). Certains éditeurs et auteurs prennent le défi au pied de la lettre, avec des livres à plusieurs volets formant diverses créatures ou histoires (je pense notamment à un livre de Frédéric Forte dont je n'arrive pas à retrouver le titre ; je le remettrai ici si ça me revient), ou bien avec des languettes à tirer, des fenêtres à (déc)ouvrir, des textures nouvelles qui se révèlent (un grand classique dans les livres d'animaux), des découpages... Voire des illustrations qui se lèvent soudain pour faire des livres pop-up (comme le livre pop-up Kandinsky), ou bien des ombres chinoises ! Tout le potentiel du livre en tant qu'objet est exploité, de façon qui relève parfois du génie, en tous cas souvent de l'art : et le livre pour enfants devient ainsi une véritable invitation à (re)découvrir l'objet qu'est le livre, à (re)découvrir le papier, les formes, les couleurs, le sensations, et tous les jaillissements que le livre peut contenir.

     

     Car les livres pour enfants, quelle que soit leur conception, sont là pour nourrir leur curiosité... Mais ce sont des livres qui n'en éveillent pas moins la nôtre aussi, comme j'ai pu m'en rendre compte quand j'ai commencé à regarder à nouveau les livres pour enfants : et tout comme c'est toujours amusant de redécouvrir un film ou un dessin animé de notre jeunesse en comprenant cette fois-ci certaines allusions réservées aux grands, de même les bons livres pour enfants ont assez de subtilité(s) pour que chacun (du moins, tout esprit bien disposé) y trouve son compte. Et en première ligne de ces fameuses subtilités, avec les situations faisant appel à la hauteur de vue des adultes (les petites catastrophes qui semblent terribles aux enfants, et risibles aux plus grands), on trouve bien évidemment l'humour, qui peut prendre de nombreuses formes : mais plutôt que de détailler ce point qui vous parle sans doute à tous, je me contenterai plutôt d'illustrer mon propos avec un aperçu des travaux de Gilles Bachelet, dont j'aime énormément les livres, et dont l'approche me fait parfois penser à celle de Claude Ponti (si, vous connaissez cette fois-ci : c'est le fameux auteur-illustrateur de l'Ecole des Loisirs, avec les poussins, qui a fait L'Ile des zertesLe Doudou méchant... : vous aurez beau lire et relire ses livres, regarder ses illustrations et les re-regarder, vous n'arriverez probablement jamais à découvrir tout ce que ses poussins font !). Et comme la subtilité passe souvent par le rapport entre le texte et l'image (ce que le texte dit et que l'image ne dit pas, et ce que l'image dit que le texte ne dit pas), les détracteurs des images peuvent bien se faire remballer : car non, l'image n'est pas là pour compenser une quelconque immaturité intellectuelle des enfants, mais pour faire partie intégrante du livre et créer l'univers avec...

     

     Et la curiosité se nourrit aussi bien des découvertes que les livres pour enfants offrent que des réflexions qui en découlent : d'où les valeurs qu'on peut prêter aux livres pour enfants, mais qu'il faut prêter avec modération. Car un bon livre peut montrer des valeurs ou les défendre (comme par exemple Petit-Bleu et Petit-Jaune de Leo Lionni), mais il n'est pas question de les imposer, comme croient certains livres qu'on qualifierait volontiers de bien-pensants et qui ont plus été conçus pour faire comprendre aux enfants qu'il faut écouter les parents (notons au passage que ces valeurs ne sont pas universelles, puisqu'elles s'adressent aux enfants et seulement à eux) que pour les faire penser réellement... (On pourrait ici aisément en déduire la morale suivante : n'achetez à vos enfants que des livres que vous pourriez lire avec plaisir vous !)

     Aux éternels détracteurs de la littérature jeunesse, qui feront valoir les happy ends comme des marques de sa naïveté, on répliquera avec mauvaise foi que ce n'est pas vrai (après tout, les contes qu'on connaît tous sont bien plus sombres qu'ils n'y paraissent, et nombreux finissent mal : mais ce serait malhonnête de prétendre que ce sont ces versions qu'on raconte à nos enfants...), et, avec plus d'honnêteté, qu'il y a plus de valeurs à transmettre dans une histoire où le courage et la gentillesse rendent le héros heureux que dans une histoire où on finit par se résigner face à un inexpugnable malheur. Les livres pour enfants font bien de nous rappeler qu'on peut toujours trouver le moyen d'être heureux, et qu'il faut croire en soi !

     

     Au-delà de la qualité du livre en tant qu'objet, et au-delà de la curiosité et du plaisir nourris par la (re)lecture, au-delà des valeurs, il y a aussi une quatrième raison pour laquelle je tiens à défendre si ardemment la force des livres pour enfants. Les livres pour enfants ne se justifient et ne s'excusent jamais : ils se contentent de montrer, et libre à nous d'y prendre ce qu'on est prêt à y prendre. Tout devient possible : et dès lors qu'on nous parle de magie, dans un livre pour enfants, la magie existe. Les livres pour enfants ne nous expliquent jamais pourquoi ou comment la magie existe, comment physiquement elle serait possible. Ils ne nous expliquent pas non plus pourquoi le monstre est sous le lit : pour l'enfant, la simple possibilité que le monstre y soit le fait exister.

     Cette façon brute d'exposer les choses, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne fait pas offense à mon esprit cartésien : car il me semble que parfois, il est bon de se laisser aller à croire aux choses sans raison, pour le simple plaisir d'y croire... Ou bien peut-être devrais-je dire plutôt : pour le plaisir de rêver, car chaque chose donnée à voir, en plus de devenir possible, devient aussitôt source d'intérêt : l'événement le plus anodin devient une histoire incroyable dès lors qu'on le raconte, et par là-même une source infinie de rêve. Et au fond, c'est ça, la force des livres pour enfants : ils sont au-dessus de la vie des adultes, et s'ils en méprisent certaines lois, c'est bien pour revenir aux couleurs de la vie, telle qu'on peut la voir quand on a 2 ou 3 ans et qu'on est simplement avide de la croquer sans préjuger. N'était-ce pas Nietzsche qui disait que la métamorphose ultime consistait à devenir enfant ?

     


     

     J'ai choisi de publier cet article dans le cadre d'Eklabugs – si vous ne connaissez pas le projet, je vous invite à aller ici. Si vous voulez aller explorer les articles des autres participants de cette session, vous pouvez donc cliquez sur les liens suivants :

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  • Commentaires

    1
    Lundi 30 Juillet à 16:14

    Excellent article, excellente analyse comme à ton habitude et ta réflexion m'a beaucoup apporté car assez complémentaire de ce que j'avais écrit notamment le fait que la littérature jeunesse ne se perd pas à essayer de "rationaliser" l'impossible puisqu'elle place directement le lecteur dans un univers sans limite. Et je pense que c'est en cela qu'elle dérange les adultes car il y a un conditionnement mis en place par la société pour limiter (une prison mentale sans barreaux physiques). L'univers étant somme toute à l'image de cette littérature mais là est un autre débat. L'imagination n'est qu'une canalisation de ce tout cosmique dont nous sommes isolés par nos cloisons mentales. La session d'août sera lancée dès mercredi (en automatique) et je pense que le sujet (que tu m'as suggéré toi-même) devrait t'emballer. Je l'ai même testé en écrivant mon article à l'avance pour voir si ça fonctionnait et je me suis bien marrée (et puis comme ça je vais pouvoir faire une pause en août car j'ai bouclé tous mes articles du mois).

    2
    Mercredi 1er Août à 01:04

    Très bon article! Il est vrai que les livres "pour enfants" sont souvent beaucoup plus intéressant que certains veulent le laisser croire. Je relis régulièrement certains de mes livres (notamment en baby sitting) et je pense que je prends même plus plaisir à les relire maintenant. Il y a peu j'ai relu Petit cube chez les tous rond (un de mes nombreux livres) et j'ai même décidé d'en offrir un exemplaire à une de mes petites cousines en espérant qu'elle l'appréciera autant que moi.

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