• En finir avec les histoires

     L'une des blagues récurrentes qui revient entre polyamoureux est celle qui consiste à se moquer gentiment des histoires de triangles amoureux, ou de toutes celles impliquant des adultères – parce que, vous savez, si le polyamour était banalisé, ce genre de problème serait significativement réduit. (Parenthèse, avant qu'on ne se méprenne sur mes propos : ce n'est pas vrai. La pratique du polyamour apporte son lot de travail relationnel, ce qui n'en fait pas une solution facile. Tout au plus, mais c'est ce qui compte, cela peut parfois prétendre au rang de solution logique ou éthique.)

     Mais il y a deux jours, alors que cette plaisanterie revenait à nouveau à propos d'une saga de films (que je ne nommerai pas pour le plaisir de vous laisser avoir plusieurs hypothèses en tête), un ami a fait remarquer que la banalisation du polyamour mettrait dans l'embarras bon nombre de scénaristes, qui seraient ainsi privés d'intrigues canoniques : le dilemme de cœur d'un côté, la rivalité amoureuse de l'autre, et tout le reste, l'infidélité, la jalousie. Il est vrai que dans un monde polyamoureux, ces plaisirs scénaristiques nous seraient enlevés. (En vérité, le polyamour ne supprime pas entièrement ces problèmes, et les remplace par d'autres, moins mélodramatiques, plus ennuyeux. On pourrait sans doute en faire une sitcom – mais une tragédie ?)

     La pensée m'a laissée songeuse, jusqu'à ce que je réalise que l'Histoire aussi nous avait petit à petit volé nos intrigues. Où sont passés ces histoires où les deux amoureux doivent se révolter contre les parents qui voudraient les marier ailleurs ? Où les pauvres serviteurs doivent se jouer des riches seigneurs pour espérer vivre ? Où l'honneur et la religion s'opposent au désir des cœurs sensibles ? Certaines de ces problématiques existent sous une autre forme, oui, ou encore dans d'autres lieux, mais l'évolution des mœurs les a rendues rocambolesques ou exotiques, d'un ailleurs géopolitique ou temporel. Les mariages arrangés ont laissé place aux héroïnes au cœur tiraillé entre deux êtres (probablement un gentil et un tourmenté, pour équilibrer la balance). Je suis loin d'être adepte du triangle amoureux, mais je ne nie pas qu'on puisse y voir une forme de progrès.

     Au fond, peut-être que le progrès consiste à supprimer les intrigues des histoires, les unes après les autres. Résoudre les grands problèmes de l'humanité, les uns après les autres : les hommes contre les dieux, les hommes contre la nature, les hommes contre les hommes, les combats d'honneur, les mariages arrangés, la lutte contre les tyrans... Les triangles amoureux. Les grands romans n'ont jamais porté que sur ce qui nous tourmentait, après tout. Et n'était-ce pas Aragon qui écrivait que les gens heureux n'ont pas d'histoire ? Le bonheur éthique ne se raconte pas. Il n'a pas même besoin de romans pour se consoler, il en a fini avec eux.

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