• Fumerolles de pensées

    Fumerolles de pensées, comme celles qui s'évaporent au-dessus d'une tasse de café imaginaire ou qui s'échappent d'une rêverie décaféinée.

  •  Edit : je profite d'un pic d'activité incongru sur le blog et de l'arrivée prochaine des vacances pour reposter cet article, en espérant que ça ouvre la voie à des gens ;) Webidev c'est chouette, allez voir, ça en vaut vraiment la peine. (Date de publication originale : 28/10/17 à 19h32)

     Quand j'ai eu onze ans, j'ai découvert Webidev. Webidev c'était génial, parce que ça permettait de créer des "sites d'élevage" assez facilement, et surtout, de laisser libre cours à notre imagination grâce aux multiples possibilités de la plateforme (en fait, on ne faisait pas que des jeux d'élevage, mais aussi des jeux tout court, des histoires, des RPG, des forums d'écriture, etc.). Avec quelques principes à peine de la programmation classique, simplifiés, adaptés, et avec des fonctionnalités spécifiques déjà toutes faites, on peut, sans aucune connaissance, créer pas mal de jeux assez vivants et originaux. Une heure ou deux suffisent pour apprendre à maîtriser la plateforme, et on peut très rapidement faire un jeu complet (et beau : la plateforme d'édition du design est plus limitée que celle d'Eklablog, mais elle permet de faire beaucoup de choses quand même).

     Avec Webidev, j'ai appris à maîtriser un peu Photofiltre, à faire des jolis designs, j'ai découvert les bases du codage (le principe des balises, des IFs, des algorithmes, etc.). J'ai rencontré plein de gens formidables avec qui je suis devenue très proche, au fil des années. J'ai passé des moments géniaux. J'ai grandi. Contrairement à pas mal de membres actifs de la communauté, je ne me suis pas dirigée vers l'informatique, le multimédia, ou les études en rapport avec Internet. Mais quand même : ça m'a apporté énormément, à beaucoup de points de vue. Franchement, aujourd'hui, si je n'avais pas connu Webidev, je ne serais pas du tout la même, je n'aurais pas du tout le même rapport au monde et aux gens, et surtout je n'aurais pas du tout le même rapport à Internet (même, très probablement je ne serais pas ici).

     Grâce à Webidev, j'ai pu créer des tas de choses, sans me prendre la tête, et sans m'en rendre compte j'ai beaucoup appris sur la programmation (ça m'a même aidé quand on a commencé à travailler les algorithmes en maths au lycée) et en terme de graphisme.

     Aujourd'hui, je n'ai plus vraiment le temps de développer des sites sur la V2 (deuxième version) de Webidev (plus haut vous avez le lien de la V1 qui n'est plus corrigée, tandis que la V2, développée par un nouvel administrateur, est amenée à évoluer et à proposer plein de nouvelles possibilités et tout, bref, c'est déjà top, et ça va l'être de plus en plus avec le temps), mais j'essaye d'y passer de temps en temps pour voir ce que ça donne. Alors, autant au niveau de la communauté, ça bouge pas beaucoup pour l'instant (faut dire que le site en est à ses débuts), autant au niveau de la plateforme, ça gère. Donc voilà, je me permets mon petit coup de pub, rédigé à la va-vite en 5 minutes : si vous voulez créez votre site sans savoir programmer, allez sur Webidev, et si vous connaissez de jeunes enfants qui s'amusent à créer des trucs, envoyez-les sur Webidev, ils apprendront plein de trucs (c'est pour leur bien, c'est mieux que de jouer aux jeux vidéos ou la télé !).

     (Et puis si vous savez programmer mais que vous voulez faire un truc rapidement et sans prise de tête, ça peut être rigolo, aussi, Webidev...)

     

     

    (Oui, j'ai fait mieux en terme d'articles. Mais que voulez-vous, ce qui compte ce n'est pas ce que j'y dis ici, c'est Webidev.)


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  •  Il y a quelques temps sévissait un certain Jouimachin sur la plateforme (et ses autres comptes : Chanjouisson, Lion2004...), le vilain garnement s'amusait à spammer les gens avec des messages sinon complètement tordus, du moins carrément absurdes, et pour la plupart bourrés d'allusions sexuelles. Histoire de détendre un peu l'atmosphère, j'ai alors lancé l'idée de collectionner les petites perles que constituaient ses charmants messages. Le but était de rire de ce troll visiblement impossible à arrêter plutôt que de s'en plaindre. L'idée a marché bien au-delà de mes espérances : d'une part, c'est devenu une véritable gloire de recevoir ces messages intempestifs et d'agrandir ainsi sa collection personnelle (gloire dont on ne manquait pas de se vanter entre amis), et d'autre part... Eh bien, lesdits messages intempestifs ont tout simplement cessé après mon premier article à ce sujet (c'était un article brouillon et maladroit, mais pour les intéressés, c'est ici !).

     Cela dit, l'histoire ne s'arrête pas là, puisque nous avions récolté un nombre assez grand de messages intempestifs pour composer un jeu de cartes complet, et pour l'anniversaire d'une amie (elle se reconnaîtra), j'ai donc décidé de lui fabriquer et de lui offrir un véritable paquet de cartes Jouikemon (car c'est le nom que nous avons attribué auxdits messages, mélange de Pokemon et de Joui (syllabe revenant assez souvent chez notre maître-trolleur)).

     

     

     Chaque carte Jouikemon comporte deux faces extérieures (où s'affiche le logo Jouikemon) qui s'ouvrent en révélant deux faces cachées, l'une comprenant le message Jouimachin, et l'autre réservée à des valeurs ou des pouvoirs spéciaux. Pour notre jeu, nous avons choisi d'attribuer trois valeurs (sur 10) à chaque message :

    • La qualité, qui évalue la qualité globale du message (rédaction, idée, etc.)
    • L'intimité, qui évalue le degré d'intimité induit par le message (s'adresse-t-il à vous personnellement ? comprend-il des allusions sexuelles ? quelle relation intime crée-t-il avec vous ?)
    • La confusion, qui évalue la capacité du message à surprendre son destinataire, et à être farfelu et absurde

     

     Ces cartes peuvent donner lieu à de multiples usages : on peut les collectionner et les échanger, comme des cartes de collection classique, mais on peut aussi jouer avec ! Essayez donc le Jouikem's : il s'agit d'un classique Kem's, mais le but du jeu va être de réussir à réunir quatre cartes ayant la même valeur de qualité, d'intimité ou de confusion. Si ça ne vous tente pas, vous pouvez jouer au Jouiker, remake du Poker, mais avec des combinaisons toutes nouvelles à inventer vous-mêmes. Trop compliqué pour vous ? Passez à la Jouibataille simple, qui est comme un jeu de bataille (on peut choisir de ne prendre en compte qu'une seule valeur, ou bien on peut additionner plusieurs valeurs, au choix), ou bien la Jouibataille complexe : les joueurs annoncent chacun leur valeur de Confusion à voix haute, puis celui qui a la valeur la plus basse est confusionné par l'autre, qui choisit alors la valeur sur laquelle se déroule la bataille (Qualité ou Intimité) ; une fois la valeur choisie, les cartes sont abattues sur la table et on joue comme une bataille classique ! Vous pouvez aussi tenter le Jouikemuno, qui se joue comme un Uno : quelqu'un pose une carte sur la table, et le suivant doit poser une carte avec au moins une valeur semblable, etc., jusqu'à ce que tous les joueurs se soient débarrassés de leurs cartes. Autre possibilité : le Jouidomino, le but est d'aligner tous les messages pour former une chaîne, deux messages ne pouvant être liés que s'ils parlent des mêmes thèmes. Presque pareille, la Conversation Jouikemon vous propose d'essayer de créer une conversation avec votre interlocuteur, chacun devant tour à tour poser un message sur la table (le but étant de faire quelque chose le plus cohérent possible...). Enfin, si vous voulez égayer vos soirées, je ne peux que vous recommander de tenter le Jouiroscope : demandez à vos amis de tirer un nombre défini de cartes, et prédisez leur avenir à partir des messages ! Bref, vous pouvez le voir par vous-mêmes, les possibilités sont quasi-infinies, ça ne dépend que de votre imagination.

     

     

     Vous pouvez fabriquer vous-mêmes vos cartes Jouikemon en imprimant vos propres messages, soit avec un modèle personnel, soit en reprenant mon modèle et en y insérant vos messages à la place des miens (bien entendu, vous pouvez reprendre mes propres messages, c'est libre-service).

    Modèle d'une carte Jouikemon, à imprimer, plier et coller : cliquez pour voir en taille réelle

     

    Vous pouvez également cliquer ici pour télécharger un fichier .zip contenant plus d'une soixantaine de modèles de cartes (c'est le même modèle, mais avec des messages différents). Faites attention, certaines de ces cartes (celles de la fin) sont des faux messages, inventés pour rigoler ;) (J'ai supprimé la carte 64 et la 67 qui étaient des cartes personnelles, donc vous les avez toutes normalement.) Pour reprendre le modèle, il vous suffit de prendre l'image que j'ai postée plus haut et de coller un screen de votre message à l'emplacement du message déjà mis ! Une fois les images imprimées et découpées suivant les bords (qui ne sont malheureusement pas dessinés sur les images du fichier zip...), il suffit de plier chaque image en deux de telle sorte qu'il y ait d'un côté les deux faces Jouikemon, et de l'autre côté le message ainsi qu'une face vide, de coller ainsi, puis de plier à nouveau en deux de façon à ce que les deux faces Jouikemon soient les deux faces extérieures de la carte. Enfin, complétez l'emplacement vide en y entrant les valeurs de votre choix, et éventuellement des pouvoirs supplémentaires. (Par exemple, la carte 66, qui est un screen de Lion2004 m'ayant mise sur sa liste noire, peut être une carte qui force le joueur suivant à passer son tour... Libre à vous d'inventer ce que vous voulez suivant les messages !)


       

    Face cachée de la carte Jouikemon : cliquez pour voir en plus grand

     

     Et le résultat ? Eh bien, pour le jeu originel, voici ce que ça a donné (la boîte contenant le jeu a été faite à partir d'une boîte de Coco Pops recouverte de papier) :

     

     


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  • Une tête d'ogre à la calvitie douteuse, un corps de vache rose, et des jambes de Shadock (avec un oeuf en métal qui tombe : PONK !)

     

    Une tête d'éléphant bizarre et un gros corps avec quatre cases à la place du ventre (qui est la localisation du cerveau, comme nous le savons tous), le tout émergeant d'un cactus

     

    Une tête en passoire complexe, un corps de chauve-souris, et des jambes dans un fauteuil roulant

     

    Une tête de bouclé sur un corps de serpent ayant avalé beaucoup de bonhommes (dont un qui crie à l'aide), corps lui-même issu d'un escargot avec sa coquille

     

     

     Cadavres exquis-minute, réalisés un soir d'errances tardives, avec la collaboration d'un certain Monsieur Gaeldr. Remerciements tout particuliers aux Shadocks pour l'inspiration fournie.


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  •  Quand j'étais au lycée, tous les soirs sur le chemin du retour, je croisais un mendiant. C'était toujours le même, avec son franc sourire, son regard vif et son chapeau miteux, toujours assis à la même place sur son sac devant la bouche de métro, à côté de la boulangerie. Il avait une petite barbe, pas rasée mais entretenue quand même, d'un gris qui trahissait son âge avancé, et la saleté aussi, un peu.

     Chaque fois que je le voyais, je lui disais bonjour en souriant, et il me répondait par un même grand sourire, il hochait la tête, levait son chapeau à mon encontre ou me faisait un signe. Je ne sais pas s'il faisait ça à tout le monde, ou si avec le temps il avait fini par me reconnaître quand je passais, mais j'aimais bien me faire l'illusion que c'était parce qu'il me reconnaissait. Je m'étais attachée à lui et à l'idée de le voir chaque jour, et j'étais déçue quand je m'apercevais qu'il n'était pas là, parti acheter du pain à la boulangerie ou caché quelque part ailleurs. Parfois, il m'arrivait de lui donner une pièce quand j'en avais dans ma poche ; le plus souvent, c'était quand il était parti en laissant son chapeau à sa place que je glissais une pièce dedans.

     Pendant longtemps, je me suis demandé comment il s'appelait. A force de le saluer tous les jours, j'avais fini par le considérer comme un ami, et je trouvais ça dommage de ne pas savoir son prénom. Je crois aussi qu'il y avait quelque chose de dégradant pour lui, un peu comme de l'atteinte à la dignité, de l'appeler le mendiant dans ma tête – de le réduire à ça, alors que j'aurais voulu le traiter comme une personne. Un certain nombre de fois, j'ai voulu lui demander comment il s'appelait, un certain nombre de fois j'ai même été sur le point de le faire, mais je ne sais pas pourquoi, je m'arrêtais au dernier moment, je n'osais pas. C'était terriblement bête de ne pas oser, car après tout ça ne coûtait rien, et même au contraire, je sentais que je me devais de lui demander, ne serait-ce que pour réellement le traiter comme un égal, comme je le voulais, ou pour engager un dialogue amical. Mais non, je ne sais pas pourquoi, je n'osais pas ; et chaque fois, je m'en voulais un peu de ne pas avoir osé, en me promettant de vraiment le faire la fois suivante – chose que je ne faisais finalement jamais.

     Et puis un jour, j'ai osé. Je l'ai fait. Je suis passée devant lui, comme à l'habitude, et je l'ai salué en souriant, et il a levé son chapeau vers moi en souriant aussi. J'ai voulu continuer mon chemin comme je le faisais tous les jours, mais trois pas plus tard, je me suis arrêtée et je me suis dit que j'aurais dû lui demander. Je ne sais pas tout à fait pourquoi ce jour-là je me suis arrêtée au lieu de continuer mon chemin, pourquoi ce jour-là j'ai osé alors que je n'avais jamais réussi à oser ; peut-être que c'était cette pensée implacable que si tu ne le fais pas aujourd'hui, tu ne le feras jamais, ou peut-être la voix du défi dans ma tête – bah alors, tu n'es pas cap ? –, mais toujours est-il que ce jour-là, je me suis arrêtée, et j'ai fait demi-tour. Je suis retournée vers lui en courant presque, je me suis baissée pour me mettre à sa hauteur, et puis j'ai demandé, un peu maladroitement : « Euh... En fait... Je me demandais... Vous vous appelez comment ? » Je n'étais pas tout à fait à l'aise, je me sentais un peu intrusive, d'un coup – socialement, c'était peut-être trop inhabituel de demander son prénom à un mendiant. Il m'a souri, il m'a regardée et il m'a répondu quelque chose que je n'ai pas compris. Je me suis donc tout à fait accroupie et je me suis penchée vers lui, et j'ai répété la question, mais c'était encore quelque chose de tout à fait inintelligible, quelque chose d'imprononçable, qui tenait plus du gargouillis qu'autre chose. J'étais encore plus mal à l'aise d'un coup, et j'ai retenté une dernière fois, je lui ai demandé de répéter, et il m'a répété la même chose. Impossible de tirer quoi que ce soit de cette réponse. Alors, comme trois fois, c'était trop, j'ai hoché la tête, un peu désemparée, et j'ai dit un grand « Ah, d'accord ! » en souriant, puis je me suis relevée, je lui ai dit au revoir et je suis repartie.

     Je n'ai jamais su son prénom. Je n'ai même jamais su pourquoi je n'avais pas su, pourquoi je n'avais pas compris sa réponse. Peut-être qu'il avait du mal à articuler, peut-être qu'il avait perdu l'habitude de parler, ou peut-être que c'était absolument une autre langue aux sonorités que je ne connaissais pas. Peut-être aussi qu'il ne parlait pas le français, peut-être qu'il n'avait pas compris ma question. Peut-être... Je ne sais pas. Je ne sais pas, je n'ai jamais su. Je n'ai jamais osé aller lui redemander. Je le croise beaucoup moins souvent maintenant, parce que je passe par un autre chemin. Il m'arrive encore de le voir, et je ne manque jamais de le saluer. Il me répond toujours par un grand sourire et en hochant la tête, en levant son chapeau ou en me faisant un signe. Mais chaque fois que je le vois, je pense que j'aurais aimé savoir son prénom, et que je n'ai jamais pu le savoir, et je pense aussi que, plus terrible encore, je lui ai posé la question, et que je n'ai pas compris la réponse.

     Encore maintenant, je me demande comment il s'appelle.


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  •  Toute chose minuscule et insignifiante que je sois au sein de l'univers, il m'arrive parfois d'avoir la prétention de penser que j'aimerais le réinventer, ou bien en changer ne serait-ce qu'un ou deux principes. Je m'imagine ainsi que cela pourrait peut-être le rendre un peu plus étrange ou amusant, voire même plus poétique – un peu plus proche de cette fausse étymologie qu'on pourrait lui inventer si on coupait le mot en deux, uni-vers : et l'univers serait le vers uni, le monostiche dans lequel s'harmoniserait la matière existante, la poésie englobant et liant tout élément...

     

     L'expansion de l'univers, par exemple, est un phénomène qui fait que les objets de l'univers ont tendance à s'éloigner les uns des autres à mesure que l'espace de l'univers gonfle. Cela fait qu'il y a de plus en plus de distance entre nous et les étoiles lointaines, et que donc celles-ci sont difficilement observables – explications techniques : c'est parce que d''une part, leur luminosité est inversement proportionnelle au carré de leur distance (une formule magique qui dit que les étoiles très très loin sont très très très très peu lumineuses), et d'autre part, le phénomène de décalage vers le rouge (promis, ce n'est pas un gros mot) dû à l'expansion de l'univers fait que la lumière émise par certaines galaxies lointaines est invisible pour nous. En très très vulgarisé, j'espère n'offenser aucun cosmologue.

     

     Mais s'il n'y avait pas d'expansion de l'univers, si l'univers restait sagement dans son coin au lieu de grandir à tout va, nous pourrions imaginer qu'il serait possible de voir toujours plus d'étoiles dans notre ciel nocturne. En effet, puisque notre univers a 13,8 milliards d'années, notre horizon est limité à 13,8 milliards d'années-lumière, et nous ne pouvons voir que les étoiles qui se trouvent dans ce rayon-là. Suivant cette logique, plus les années passeraient et plus nous verrions notre ciel se consteller d'étoiles : dans 400 000 milliards d'années, nous pourrions voir toutes les étoiles se situant à moins de 413,8 milliards d'années-lumière de nous, et alors, peut-être que ce jour-là il y aurait tellement d'étoiles que le ciel serait blanc la nuit... Le soleil couchant ne laisserait plus place alors à l'encre constellée de la nuit, mais peut-être à un éclat diamantin brillant de toute part, ou à un voile blanc et tendre dans lequel on pourrait distinguer quelques points plus lumineux que d'autres... Qui sait ?

     Dans un tel univers, il serait possible de penser que ceux qui croient voir une lumière blanche au seuil de la mort n'auraient en réalité qu'une vision d'un futur lointain où le ciel serait devenu blanc – peut-être la vision de la dernière nuit de l'univers avant sa fin. A la question Pourquoi le ciel est noir la nuit ?, on pourrait répondre que ce n'est que pour garder un peu de place pour les étoiles à venir, et qu'un jour il serait intégralement peuplé par les astres. Peut-être que ce jour-là, lorsque la nuit brillerait de plus de mille feux, les enfants n'auraient plus besoin de veilleuses, et les cauchemars n'existeraient plus. (Peut-être même que ce jour-là les cieux de jour apparaîtraient fades à côté, et qu'on se mettraient à dormir le jour.) Lors des moments moroses de l'existence, on pourrait se dire qu'inévitablement, le ciel est destiné à s'éclaircir. L'expression nuit blanche ne ferait plus penser aux insomnies mais à des cieux lumineux et permanents. On pourrait pointer les étoiles du doigt sans avoir à plaindre leur solitude, car on saurait que d'autres finiraient par venir les rejoindre dans leur petit coin de ciel. Bien évidemment, dans cet univers, le ciel blanc n'appartiendrait qu'à un avenir lointain, à une temporalité inimaginable. Mais le simple fait de pouvoir le situer dans le domaine des possibles, à coup sûr, rendrait la vie lumineuse.

     

     Je n'ai passé que quelques heures de ma vie à contempler cette image de ciel blanc dans ma tête, avant de savoir que l'expansion de l'univers le rendait impossible, mais la vision m'a fascinée – et aujourd'hui encore, alors que je sais qu'elle est impossible, elle continue de me fasciner. Parfois, quand j'y repense, je me dis que j'aimerais réinventer quelques principes de l'univers, rien que pour la rendre possible... Et je me rappelle que notre univers est déjà doté d'assez bien de poésie pour nous faire rêver (et parfois même imaginer l'impossible), qu'il y a au fond un peu de mauvaise foi à prétendre qu'il manque un ciel blanc à l'univers. Et puis, dans un univers où le ciel serait blanc, combien serions-nous à rêver d'un firmament constellé de seulement quelques étoiles ?

     

     


     

     J'ai choisi de publier cet article dans le cadre d'Eklabugs – si vous ne connaissez pas le projet, je vous invite à aller ici. Voici les liens des autres articles publiés lors de cette session :


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  •  Avant-hier, c'était l'anniversaire de P. qui fêtait ses 4 ans (je dis P. par souci de préserver son identité sur Internet, mais je sais qu'il y en a quelques-uns ici qui le connaissent et qui sauront de qui je parle).

     Conformément à son souhait, je l'ai emmené chez le fleuriste – P. adore les fleurs (il est capable d'en manger, c'est dire), et son rêve, c'est de devenir fleuriste plus tard. Là-bas, nous nous sommes promenés entre les rayons. Il a pris soin de poser son regard émerveillé sur chacun des végétaux présents, des bouquets composés aux plantes en pot, et il s'est même amusé à aller en renifler quelques-uns de plus près – le moins qu'on puisse dire à ce sujet, c'est qu'il a un grand nez doté d'un sacré odorat. Puis nous nous sommes décidés pour un gros bouquet de fleurs jaune vif (le jaune est sa couleur préférée, avec le vert amande), auxquelles la fleuriste a gentiment ajouté quelques fleurs blanches, et nous sommes repartis.

     

     Une fois que nous fûmes sortis du magasin, P. s'est mis à me raconter pour la énième fois qu'il voulait devenir fleuriste plus tard, qu'il aurait plein de fleurs partout chez lui et dans son magasin, et qu'il en aurait même tellement qu'il pourrait aussi en donner aux gens pour qu'ils les donnent aux gens qu'ils aiment (ou qu'ils les mangent, selon qu'ils soient humains ou herbivores je suppose). Il m'a dit qu'il y aurait des fleurs de toutes les formes, tailles et couleurs, et que son magasin serait ouvert jour et nuit, au cas où quelqu'un aurait un besoin urgent de fleurs – car il semble considérer les fleurs comme aussi vitales que les pompiers ou certains médicaments de pharmacies. Tu sais, les fleurs c'est joli et ça sent bon, et ça rend les gens heureux, alors c'est important !

     

     Puis il s'est tu et il a commencé à réfléchir sur les fleurs. (Je dois avouer que parfois, sa tendance à méditer silencieusement aussi longtemps m'étonne presque autant que les propos qui sortent de sa bouche quand il parle.) Après quelques minutes de silence, il a repris la parole :

    – Mais les fleurs, quand on les cueille, elles sont mortes après ?

    (A ce moment-là, j'ai eu besoin de réfléchir un peu pour déterminer à quel moment on pouvait considérer une fleur comme morte – et même si on pouvait considérer une fleur comme vivante. C'est moins évident que ça n'en a l'air, mais j'ai fini par décider qu'une fleur était encore vivante si elle pouvait absorber de l'eau dans un vase pour dépérir moins vite, en espérant ne pas faire honte aux spécialistes de biologie.)

     J'ai été obligée de concéder que les fleurs, une fois cueillies, étaient nécessairement destinées à mourir très vite, et que si toute fleur se fanait un jour ou l'autre, il fallait bien admettre que les cueillir accélérait le processus. Il n'a pas eu l'air d'apprécier du tout ma réponse, et il s'est remis à réfléchir en silence, cette fois-ci avec une petite mine inquiète – comment pouvait-il devenir fleuriste, si cela impliquait de tuer des fleurs ?

     

     Finalement, alors que nous étions presque arrivés à la maison, il m'a dit qu'il avait réfléchi, et qu'il avait trouvé une solution. C'était très mal de tuer des fleurs, même si elles étaient belles, et il ne pouvait pas faire ça avant qu'elles ne s'apprêtent à faner (parce que si quand on cueille une fleur, elle meurt trois jours après, eh bien si on sait qu'une fleur va faner dans trois jours, on sait qu'on peut la cueillir et que ça ne change rien non ? Les fleurs ça ne souffre pas, et puis au moins comme ça quand elles sont cueillies elles se baladent un peu...). Il avait donc résolu d'inventer une nouvelle façon de faire.

     Les gens viendraient chez lui commander des bouquets pour les gens qu'ils aiment, et lui, P., se chargeraient de planter exactement les fleurs qu'il faudrait devant la maison des gens en question, ou alors pas exactement devant leur maison mais sur un chemin qu'ils empruntent régulièrement. (Et puis si la personne veut un bouquet avec plusieurs fleurs différentes, il suffira de planter plusieurs graines différentes dans la terre, donc ça va, c'est facile à faire !) Comme ça, la personne à qui on voulait offrir le bouquet le découvrirait en sortant de chez elle le matin : à la différence près que ça ne serait pas un bouquet de fleurs mourantes, mais tout simplement des fleurs en train de pousser sous ses yeux. Tous les jours, elle pourrait admirer la progression des fleurs en se disant que ces fleurs ont été plantées rien que pour elle. Vers la fin, si elle le voulait, elle pourrait les cueillir pour en faire un bouquet, ou bien elle pourrait laisser les fleurs avec leur maman-branche. Mais dans tous les cas, P. n'aura pas tué de fleurs pour rendre les gens heureux, et les gens auront profité plus longtemps des fleurs ; et puis, ça permettrait aussi de faire profiter de ces fleurs à tout le monde, puisque n'importe qui passant dans la rue pourrait aussi les voir. Et tout le monde serait content.

     P. a réfléchi un peu, puis il a ajouté qu'il planterait aussi d'autres fleurs dans les espaces libres, gratuitement, pour que les vaches, les moutons, les éléphants et les autres herbivores qui passeraient par là puissent en profiter et les manger.

     

     Quand il m'a raconté ça, je l'ai regardé, et je me suis dit qu'au-delà des fleurs, il venait – une fois de plus – de m'offrir un monde dans lequel il serait formidable de vivre.


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  •  Note préliminaire : j'avais prévu de sortir cet article début avril, mais comme le féminisme a été choisi comme thème du mois par EklaBugs, j'ai décidé de le poster à l'occasion de la session. Si vous ne connaissez pas le projet, je vous conseille d'aller voir ici, et pour ceux qui connaissent, comme d'habitude, vous trouverez les liens des articles des autres plus bas.

    Deuxième note préliminaire : suite à quelques soucis techniques, je poste cet article sans relecture (je ferai une relecture dans les jours à venir), donc je présente mes excuses pour l'absence de clarté.

     


      

     Ça fait plus d'un an que je songe à écrire cet article. Que je me dis, quand même, qu'il faudrait qu'on parle sérieusement du féminisme (quand même, il faudrait qu'on explique pour de bon que le féminisme, c'est compliqué, que ce n'est pas évident). Mais bizarrement, ça me paraît encore plus compliqué qu'écrire sur la politique (bon, pour la politique, à part cet article sur mon rapport à la politique et ce tuto politique, je n'ai pas écrit grand-chose, et je ne me suis jamais vraiment mouillée). Je ressens comme profondément compliqué le fait d'écrire sur le féminisme. Pire : ça me met mal à l'aise, quelque part.

     (En vrai, j'ai écrit deux fois sur des sujets touchant au féminisme, mais sans jamais citer le féminisme à proprement parler : un sur le consentement et le désir et un sur les serviettes hygiéniques. Dans ma tête, ça ne compte pas vraiment, mais je vous mets les liens ici quand même.)

     

     Pause. Une précision : je ne tiens pas ici à parler de mes opinions féministes en tant que telles. Je n'ai pas envie de donner mon avis sur tel ou tel sujet pour lancer un débat. Si j'écris cet article, c'est pour revenir sur l'évolution de mon rapport au féminisme (en axant évidemment autour de quelques sujets-clés, puisque le féminisme désigne un ensemble de thèmes qui font débat dans la société et que c'est très large). Pour partager des interrogations et des doutes personnels, pour montrer que le sujet est plus compliqué qu'il n'y paraît. Pour montrer que le féminisme est tout sauf évident, pas pour imposer un avis sur le féminisme (d'ailleurs, vous verrez que j'ai du mal à avoir un avis tranché).


     

     Donc voilà. Commençons par la phrase qui tue : longtemps, je n'ai pas été féministe. (Respirez.) Ou peut-être que si, peut-être que j'étais féministe, je n'en sais rien. Je crois que non, parce que si on m'avait dit les féministes, quand j'avais, disons, 12 ans, j'aurais pensé à un groupe de personnes (un groupe de femmes très certainement), et je ne me serais pas pensée dans ce groupe. Si on m'avait dit les gens qui pensent que l'égalité des sexes doit être la norme, ou quelque chose comme ça, je me serais pensée dans ce groupe, évidemment.  C'est plus simple présenté ainsi, n'est-ce pas ? Qui irait prêcher que les hommes doivent dominer les femmes ? (A part des énergumènes mal-lunés, je veux dire.) Mais voilà, en fait, on ne pense pas nécessairement que les féministes et les personnes qui pensent que l'égalité des sexes doit être la norme soient un seul et même groupe. A tort ou à raison, j'y reviendrai.

     (Pour celles et ceux qui viennent de bondir parce que j'ai dit sexe et non genre, promis, j'en parle plus bas.)

     

     Longtemps, je ne me suis donc pas considérée comme féministe. En fait, longtemps, je ne me suis pas intéressée au féminisme. Pourtant, je suis née du bon côté pour être féministe : j'appartiens à la gente féminine, et à vue de nez, je dirais que ça augmente pas mal les chances de devenir féministe. Parce que dans un monde où, globalement, les inégalités sont en défaveur des filles et des femmes (globalement, parce que y a aussi un paquet de trucs pas cool en défaveur des garçons et des hommes, aussi, même si ça se ressent moins), forcément, les filles et les femmes sont plus aptes à remarquer ces inégalités, et se sentent plus concernées lorsqu'il s'agit de questionner et de réduire ces inégalités. Nous défendons en premier nos intérêts, ce qui est normal, puisque nous sommes nous-mêmes, et nous sommes donc naturellement moins penchés à lutter contre des injustices qui ne nous touchent pas (ou nous favorisent), quand bien même nous avons un sens de la justice. Il est donc logique qu'une plus grande proportion de filles et de femmes s'intéresse au féminisme, et il aurait été logique qu'en tant que fille, je m'y intéresse aussi, mais voilà, pendant longtemps, ça n'a pas été le cas.

     Il faut dire que j'ai beau être née fille, je n'ai pas eu la meilleure conjoncture pour être sensibilisée aux thématiques du féminisme. Je suis née dans une famille unie, avec deux parents qui s'aiment, qui ont tous deux le même niveau d'étude, et gagnent tous deux peu ou prou près le même salaire. Mes parents participent de manière égale aux tâches ménagères, à peu près (souvent, le soir, ma mère est dispensée du débarrassage de la table parce qu'elle est plus fatiguée que mon père, donc s'il y a un déséquilibre il serait même plutôt en défaveur de mon père). On ne m'a jamais dit ni même fait sentir que parce que j'étais une fille, il y avait des choses que je ne pourrais pas faire, ou faire moins bien. Quand, à 5 ans, j'ai demandé des petites voitures pour mon anniversaire (c'est cool les petites voitures), tout le monde a trouvé ça très chouette et on m'en a offert. (On m'a aussi offert des Polly Pocketts et compagnie quand j'en ai demandé, mais bon, je suppose que ça aurait été injuste de me donner une éducation anti-genrée.) On ne m'a jamais dit ni même fait sentir que j'étais inférieure aux garçons ou quoi que ce soit en ce sens.

     Donc quand à l'école, on nous racontait qu'avant les femmes n'avaient pas le droit de voter, qu'elles n'étaient pas libres, mais qu'après elles se sont révoltées et qu'elles ont obtenu des droits, je pouvais lier ça avec ce que je constatais dans mon environnement familier, et me dire : ok, avant il y avait des inégalités entre les hommes et les femmes, mais maintenant c'est bon, on est au XXIème siècle. Parce que je n'ai jamais été discriminée en tant que fille, ou tout du moins je ne l'ai jamais perçu.

     A cela, j'ajoute une hypothèse : peut-être qu'avec le temps on médiatise plus le féminisme. Peut-être que j'ai grandi dans un monde où on parlait moins de féminisme, où les combats féministes étaient moins prégnants. Pour moi, les thèmes féministes ont commencé à entrer dans l'actualité et on a commencé à en parler en 2013, l'année du fameux mariage pour tous. J'avais une quinzaine d'année à l'époque (donc tout autant d'années sans avoir entendu parler de thèmes féministes, ou sans y avoir vraiment fait attention). Peut-être. Je n'en sais rien, ce n'est que ce que je ressens, et puis aussi, il y a autre chose : j'ai mis des années (beaucoup plus) à m'intéresser à l'actualité, aux débats contemporains, aux médias. J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon adolescence perdue dans des livres d'un autre âge. Quoiqu'il en soit, structurellement, malgré l'avantage indéniable que constituait le fait d'être une fille, j'étais mal barrée pour m'intéresser au féminisme.

     (Une anecdote avant d'enchaîner sur la suite : je me souviens avec clarté avoir pensé, à 9 ou 10 ans, que c'était mieux d'être une fille parce que j'étais née dans une époque où l'égalité était acquise, mais où la galanterie perdurait encore. (Le fait de ne pas m'être questionnée sur la légitimité d'une galanterie qui créerait une inégalité en faveur des filles et des femmes me perturbe encore.) C'est dire que dans ma tête, l'égalité était ancrée.)

     

     Donc, oui, j'étais bête, je ne me posais pas beaucoup de questions à l'époque (enfin, si, mais pas sur ce sujet). Et puis, quand j'ai commencé à réfléchir vaguement sur le sujet, ça n'a pas nécessairement été en faveur du féminisme.

     Je me souviens, quelque part au collège ou au lycée, avoir pensé à la question de la parité hommes-femmes. Établir une parité hommes-femmes, en politique avec les listes de partis par exemple (c'est-à-dire que quand un parti présente des candidats pour une élection (municipale par exemple), il doit présenter autant d'hommes que de femmes), c'est établir une discrimination positive. Dans discrimination positive, il y a positive, mais surtout, il y a discrimination. | (Ce n'est pas le cas aux Etats-Unis où on parle de positive action, mais j'y reviendrai.) Tout de suite, ça m'a rebutée. Établir une parité hommes-femmes, ça veut dire qu'on choisit les gens pour leur sexe. Et ça devient, du coup, le premier critère de sélection des gens. Ce n'est pas très malin, pour une mesure dont le but est de réduire l'inégalité entre les sexes. En politique, en général, il y a plus d'hommes que de femmes : mais si on applique la parité, ça veut dire que désormais, on va recruter des femmes pour remplir les quotas... Et donc, recruter des femmes juste parce qu'elles sont des femmes. C'est injuste à la fois pour les hommes et pour les femmes : pour les hommes, cela les pénalise parce qu'ils sont hommes (on en recrute moins que ce qu'on pourrait, donc certains qui mériteraient par leurs compétences et leur motivation d'être pris ne le sont plus) ; et pour les femmes, ça les réduit à leur sexe (on a besoin d'en recruter plus, et du coup on va en recruter certaines plus parce qu'elles permettent de remplir les quotas que parce qu'elles le mériteraient). Il y a un effet pervers à cette mesure : comme les femmes sont recrutées plus pour leur sexe que pour leurs capacités, elles perdent en légitimité, elles sont décrédibilisées. On ne sait plus si une femme recrutée l'est parce qu'elle le mérite, ou juste parce qu'il y a des quotas à remplir. Ma professeure de français de l'année dernière, qui était aussi vice-présidente de l'agrégation, avait fait cette remarque : quand vous êtes une femme et que vous obtenez quelque chose de gratifiant (un prix, un poste, etc.), il y a toujours une forme de suspicion qui remet en cause votre mérite, parce que vous êtes une femme (et donc, éligible au remplissage de certains quotas égalitaires).

     Le sexisme positif est pervers, parce qu'il compense des inégalités par d'autres, beaucoup plus insidieuses. Parce qu'il lutte contre le sexisme par du sexisme ; parce qu'il reconnaît, même dans sa lutte contre les inégalités entre les sexes, qu'il y a une différence entre les sexes. C'est une différence qui pose problème à mon côté universaliste. L'universalisme est une conception assez propre aux idées françaises, issue à la fois des idées des Lumières, du romantisme (le vrai, le mouvement littéraire, pas le romantisme dévoyé à l'eau de rose), du catholicisme, et sûrement d'autres sources, mais qui historiquement s'ancre bien en France. (Oui, même si vous n'êtes pas catholique (je ne le suis pas non plus). Il s'agit d'un arrière-fond culturel dans lequel vous baignez, que vous le vouliez ou non.) Je ne suis pas ici pour faire une histoire des idées (je n'en suis de toute façon pas apte), mais l'universalisme me semble être un point important à éclairer ici, même de façon maladroite et vulgarisée. L'universalisme, c'est ce qui est contre les petites cases, qui voudrait ne pas classer les gens d'après des caractéristiques (sexe, âge, couleur de peau, autre), qui considère tout le monde de la même façon, que les choses peuvent être pareilles pour tout le monde. L'universalisme ne s'intéresse pas aux différences codées par la culture, il prend tout le monde à égalité : l'universalisme s'oppose à ce qu'on classe les gens d'après leur sexe sans raison autre que parce qu'ils ont des sexes différents. Donc, si on veut recruter des gens pour des listes de partis, et qu'on se base sur leur motivation et leurs capacités, ben c'est anti-universaliste de recruter en séparant les hommes et les femmes. Et on se dit que si tout le monde était universaliste, on n'aurait pas tous ces problèmes d'inégalités.

     

     Mais voilà, en fait, l'universalisme, ce n'est pas si évident que ça (et croyez-moi, c'est une universaliste acharnée qui vous le dit). A la fin de l'année dernière, mon professeur d'histoire a tenu à faire plusieurs remarques à la classe. La première était que nous étions une classe composée à 75% de filles. La deuxième était que si on considérait le taux de participation dans la classe, il concernait à 75% les garçons. Ce n'était pourtant pas faute d'interroger les filles quand elles levaient la main, ou d'être bienveillant envers les participants et participantes. Il nous demandait par conséquent ce que nous en penserions s'il interdisait aux garçons de participer un cours sur deux (sauf pour poser des questions, évidemment), afin d'essayer de renverser l'équilibre. Nous nous sommes, de façon quasi-unanime, positionnés contre cette idée. Parce que c'était une forme de répression. Parce que c'était du sexisme. Parce que pour nous, ça relevait de la même stupidité que les mesures de parité hommes-femmes.

     Il y a donc eu un débat, et le prof nous a fait réfléchir au sujet de cette foutue parité. Parce que, d'accord, la parité c'est de la discrimination. Mais en fait, on est tous d'accord sur l'idée qu'actuellement, il y a une inégalité entre les hommes et les femmes, qu'en politique par exemple (je garde cet exemple parce qu'il est pratique), il y a une sous-représentation d'un sexe qui n'a pas de raison d'être. Comment lutter contre cette inégalité, si on n'instaure pas la parité ? Instaurer la parité c'est lutter contre les symptômes de l'inégalité, pas contre ses causes. Sauf que si on cherche les causes de cette inégalité, on se retrouve à farfouiller dans les méandres de l'éducation. On se retrouve face au fait qu'on encourage plus facilement les garçons à exprimer leur opinion et à s'affirmer, tandis qu'on apprend aux filles à être calmes et sages, donc qu'on les encourage moins à s'exprimer, ce qui crée une inégalité des sexes face à la prise de parole en public, et donc, à long terme, une inégalité face à la politique. (Ajoutez-y tout un tas d'autres facteurs, je n'ai pris que celui-là pour illustrer mon propos.) D'accord. On se retrouve aussi face à la question de la représentation. Si on montre aux enfants que les femmes font la cuisine et les hommes de la politique, inconsciemment, les garçons vont plus facilement se projeter dans la politique, et les filles dans la cuisine. Logique, non ? Et donc... Et donc si les enfants voient que dans nos systèmes politiques actuels il y a 75% d'hommes et 25% de femmes, eh bien ils enregistrent que la politique, c'est plutôt pour les hommes. Et donc... Si on veut éliminer les inégalités entre les sexes, il faut éduquer nos enfants : et donc leur montrer des représentations égalitaires ; et donc, avoir un système égalitaire (et pour ça, il faut éduquer les enfants, et donc leur montrer des représentations égalitaires, etc.). Joli cercle, non ? Je ne saurais pas dire s'il est vicieux ou vertueux, tout dépend de l'usage qu'on en fait. Mais tout d'un coup, la parité, ça devient un investissement intéressant à long terme. D'après des données de mon professeur d'histoire, dont je n'ai pas noté la source (mais je lui fais confiance, parce que même s'il a parfois des idées farfelues à propos de la participation en classe, c'est un homme brillant), ce sont les pays qui ont instauré la parité le plus tôt dans leurs systèmes politiques qui ont aujourd'hui le moins d'inégalités hommes-femmes (des pays nordiques, pour changer). Tiens donc.

     Qu'est-ce qu'on fait, alors ? Instaurer une inégalité compensatoire (effets pervers VS rétablissement plus rapide d'une certaine égalité), ou garder ses principes universalistes (dont la progression est plus lente mais aussi plus naturelle) ? (Quand je dis que la progression est plus lente, ça veut dire 2186 pour l'égalité salariale, par exemple. Le sexisme il rigole pas avec la lenteur...) Je ne sais pas. Le choix n'est pas évident, en fait. J'ai longtemps été contre la parité, pour les raisons citées plus haut, et qui me semblent pertinente, mais je dois reconnaître que c'est bien de penser de manière utilitariste, aussi. Je ne suis plus contre la parité, plus totalement : je garde mes réserves, parce que je n'ai qu'un petit aperçu des problèmes posés par le sujet, et parce que je sais que si je m'attelais en profondeur à réfléchir à la question, je verrais émerger beaucoup d'autres arguments pour et contre. 

     

     Enfin. Je n'ai pas tout à fait été honnête. J'ai omis une raison qui m'a poussée à longtemps être contre la parité hommes-femmes. Cette raison, elle est personnelle. Pendant une très large majorité de ma vie (disons, jusqu'à il y a deux ans), j'ai tout réussi avec aisance, tout ce que j'entreprenais (quoique pour être honnête je n'ai pas entrepris beaucoup de choses dans ma vie ; et ce n'est pas parce que je réussissais que c'était nécessairement mérité, ne croyez pas que je sois en train de m'envoyer des fleurs). Je réussissais tout avec aisance, et on me faisait miroiter que j'avais les capacités pour briller. Que si j'avais envie de faire quelque chose, je pouvais parfaitement réussir, que rien ne m'en empêcherait. J'avais cette foutue chance d'être, si vous voulez, dans le haut du panier. (Je ne suis pas en train de créer une hiérarchie entre les gens, je parle juste d'une hiérarchie (scolaire principalement) déjà ancrée dans la société. Il ne s'agit pas de la légitimer mais d'en comprendre les effets.) Autrement dit, si j'avais voulu entreprendre quelque chose comme faire de la politique, on me vendait l'idée qu'il n'y avait pas de raison que je ne réussisse pas, parce que j'en avais les capacités. (J'ai des doutes, quand même.)

    Et puisque j’en avais les capacités, ça voulait dire que je n’avais pas besoin de la parité hommes-femmes pour y arriver. Que j’avais beau être de la gente féminine, je n’avais pas besoin de discrimination positive pour réussir. Je ne me sentais pas concernée par les inégalités qui pénalisent les femmes, parce que je n’en avais jamais subies, et aussi parce qu’on me vendait l’idée que même s’il y en avait peut-être, eh bien j’avais les capacités de surmonter ça. Pour moi, je ne tirais donc aucun intérêt de l’instauration de la parité hommes-femmes. En revanche, la parité hommes-femmes avait un effet pervers dont j’étais parfaitement consciente, et qui pouvait, potentiellement, me pénaliser (en me décrédibilisant, en délégitimant les choses que je réussissais). La parité hommes-femmes, en un sens, me pénalisait. (Bon, je n’avais aucune intention de faire de la politique ou quoi, mais la parité hommes-femmes était un concept qui pouvait s’appliquer dans moult autres domaines. Ça me concernait, même de façon potentielle.) Je pense que c’est quelque chose qui a contribué à me sensibiliser contre la parité hommes-femmes. C’était dans mon intérêt à la fois d’être contre cette parité, et de clamer que j’étais contre. Car clamer que j’étais contre, c’était aussi clamer que je n’en avais pas besoin, moi. C’était montrer que j’étais au-dessus des inégalités qui discriminent les femmes (ce qui était aussi une forme de mise en valeur, je sais le reconnaître).

    Car paradoxalement, quand on est d’une minorité discriminée (oui, les filles et les femmes sont considérées comme une minorité car elles subissent des discriminations, CQFD), se positionner contre des mesures qui visent à supprimer des inégalités (des mesures qui sont donc censées nous avantager), c’est parfois défendre ses intérêts. Parce que c’est montrer qu’on est au-dessus, qu’on en a pas besoin. Et aussi, parce que ça nous permet de nous positionner du côté de ceux qui ne sont pas discriminés (en montrant qu’on n’est pas des « victimes »). Pour reprendre un exemple tiré de l’actualité plus ou moins récente, je pense que je montre là un des mécanismes qui est à l’œuvre chez Catherine Deneuve quand elle a signé la fameuse tribune critiquant Me too. C’est facile pour elle de clamer qu’on peut « ne voir chez un frotteur du métro que de la misère sexuelle, et considérer ses actes comme une non-agression », car il est probable qu’elle prenne rarement le métro et n’aie jamais été confrontée à un frotteur. Ou peut-être que si, mais qu’elle a réussi à passer outre. Il y a sans doute beaucoup de personnes qui surmontent ça. Mais il y en a beaucoup qui se sentent agressées quand elles sont confrontées à ce genre de situation, et clamer ainsi que pour moi, ce n’est rien, c’est délégitimer la parole de toutes ces personnes. C’est en fait se désolidariser de celles qui ont besoin de faire valoir les injustices qu’elles subissent. Mais pour avoir fait partie de ces personnes, je sais que c’est un phénomène inconscient. J’ai vraiment cru être contre la parité hommes-femmes par bon sens et logique ; et j’ai démontré plus haut que j’avais des arguments raisonnables pour montrer les limites de la parité hommes-femmes. Simplement, je ne considérais peut-être pas assez les inégalités que subissent les femmes dans le milieu politique (gardons le même exemple).

     

    Car il y a quelque chose de très pervers dans cette histoire d’inégalité. Si les femmes sont si peu représentées dans le milieu politique, je ne crois pas que ça soit tant parce qu’on essaye de les empêcher de faire de la politique – ou alors très peu. Les inégalités sont beaucoup plus perverses qu’on n’aimerait les représenter. Ce qu’on remarque à l’échelle globale s’explique difficilement par l’échelle individuelle : la plupart des femmes qui ne font pas de politique n’en font pas parce que, tout bêtement, elles n’en ont pas envie. Et quand notre professeur d’histoire nous a fait remarquer que nous étions une classe composée à 75% de filles mais dont les participants actifs formaient un groupe composé à 75% de garçons, il a eu du mal à nous présenter sa proposition comme une solution à un problème, parce que chacun avait ses raisons personnelles de participer ou non. Les garçons n’avaient pas l’impression de participer parce qu’ils étaient des garçons, et les filles de ne pas participer du fait de leur sexe (ou parce qu’on les avait stigmatisées volontairement). C’est un phénomène difficile à expliquer parce qu’il est insidieux, qu’il se construit progressivement en s’ancrant en nous, et qu’il se joue sur des détails inconscients.

    Certaines discriminations sont facilement identifiables. Par exemple, une fois, ma famille et moi étions invités chez des gens, et notre hôtesse a été ravie de m’entraîner tout de suite dans la cuisine pour me faire participer à la réalisation du dessert, en considérant d’office que ça m’intéresserait, et que ça n’intéresserait pas mon frère. En réalité, ce n’était rien de grave car j’aime bien faire des pâtisseries (et le fait est que ça n’intéresse pas particulièrement mon frère : et pourtant, je peux témoigner que nous avons eu la même éducation), même si c’était de fait une discrimination que j’ai tout de suite identifiée comme une discrimination sexiste.

    Mais ces discriminations sont faciles à repérer, et donc on peut facilement se révolter contre elles ou les remettre en question. La plupart des discriminations sexistes sont invisibles. Elles sont si insidieuses qu’il est difficile d’en identifier la source. Quand il s’agit d’elles, les solutions féministes semblent bien dérisoires – parfois ridicules et contre-productives, comme par exemple quand on réunit des filles de 3ème dans une salle pour leur dire de faire S. Notre professeur d’histoire nous avait raconté (toujours le jour du débat sur la parité) qu’il faisait partie des commissions d’admission de notre lycée, et qu’il avait remarqué que sur les bulletins des bonnes élèves il y avait plus souvent marqué « Travail sérieux », et « Fort potentiel » sur ceux des bons élèves. Les professeurs qui mettent ces annotations le font sans doute inconsciemment ; et les élèves qui reçoivent ces annotations ne les remettent pas en question. Mais inconsciemment, cette discrimination (les filles réussissent parce qu’elles sont sages et travaillent, et les garçons parce qu’ils sont naturellement doués) s’ancre dans la société et contribuent sans doute à donner confiance aux garçons plus qu’aux filles. A terme, ajouté à d’autres discriminations du même genre, ça contribue à forger une société où les filles sont moins encouragées et préparées que les garçons à s’exprimer avec confiance, considérer leur parole comme légitime, et donc s’exprimer en public, assumer leurs opinions – voire faire de la politique.

    (Et là encore, c’est un cercle vicieux : car si inconsciemment on fait passer le message que les filles sont plus réservées et travailleuses, moins naturellement légitimes, que les garçons, c’est parce qu’inconsciemment on en a déjà l’idée. Et si inconsciemment on en a déjà l’idée, c’est parce qu’on a pu l’observer dans une société où les filles et les garçons sont discriminés, et aussi parce qu’on a reçu ce message. Et si on fait passer ce message, c’est parce qu’inconsciemment on en a déjà l’idée, etc.)

     

    Il y a aussi une autre raison pour laquelle il est difficile de questionner réellement les discriminations : c’est que, comme elles sont inconscientes, elle s’ancrent dans notre identité. Remettre en question ces discriminations, c’est remettre en questions des identités qu’on pense chacun, à titre individuel, choisies. J’appartiens à la gente féminine, et j’ai fait L. Est-ce parce que j’ai été discriminée dans les matières scientifiques, parce qu’on m’a fait comprendre que c’était la filière des filles ? Non, je ne crois pas. J’avais les moyens d’aller en S, et ça m’aurait bien plu ; j’ai sincèrement l’impression d’avoir choisi L par choix personnel. Pourtant, si on prend les statistiques, la filière L est composée à majorité de filles, et la S à majorité de garçons. Je ne crois pas qu’il y ait de raison qui puisse justifier que les filles préfèrent la littérature (pourquoi, à cause d’une sensibilité féminine ?) et les garçons les mathématiques (expression d’une raison masculine ?). Je ne crois pas même qu’il y ait de caractère naturellement féminin ou masculin qui nous pousse à aller dans des filières en particulier. Mais c’est un sujet délicat, parce que je ne peux pas m’imaginer que moi, qui ai reçu la même éducation que mon frère, sans discrimination de la part de mes parents, j’aie pu avoir été poussée à faire L (au contraire, j’avais pris pas mal de remarques sur le fait que j’étais une bonne élève qui ne voulait pas aller en S). Pourtant, si je prends les statistiques, et si je pars du principe que ces inégalités de répartition entre les filières ne sont pas liées à des quelconques caractères naturels, il faut bien que j’en conclue que quelque part, la société a joué un rôle dans cela. C’est facile à dire, face à des statistiques. C’est beaucoup plus difficile de me dire à moi que j’ai été en L parce que la société m’y a poussée parce que j’étais une fille.

     

    Donc voilà : la question des inégalités entre hommes et femmes est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, beaucoup moins évidente – et celle des solutions à y apporter aussi. Mais les petits malins d’entre vous me feront la remarque que depuis tout à l’heure, je réfléchis sur le mode cisgenre et binaire, en classant entre féminin et masculin, en associant genre et sexe. Et là, on touche à quelque chose d’encore plus compliqué. C’est d’autant plus compliqué que, là encore, ça concerne l’identité, qui est un sujet délicat, et ça me met d’autant plus mal à l’aise que j’ai du mal à parler de ce genre de sujet (plus encore que pour le reste). J’ai du mal avec la question des genres (comprendre, expliquer cette question : je ne parle pas d’acceptation), parce que, eh bien, je suis cisgenre : mais vraiment, vraiment, vraiment cisgenre. Être cisgenre, c’est avoir le même genre que son sexe.

    Je suis née fille. J’ai un corps de femme. D’accord. Est-ce que je me sens femme ? Mais qu’est-ce que ça veut dire, se sentir femme ? Je me sens femme parce que j’ai un corps de femme, c’est ce que je ressens, vraiment. Je sais, intellectuellement, que le genre relève de la construction d’une identité. Mais dans ma petite tête universaliste, c’est compliqué de classer les identités en féminin et masculin. (Oui, il y a aussi le genre neutre qui rompt avec le système binaire, mais je ne suis franchement pas assez renseignée pour pouvoir en parler sans risquer d’offenser quiconque, donc je vais dérouler mon raisonnement sur le masculin et le féminin. L’agenre, qui est une personne ni féminine ni masculine, me semble quand même se définir par rapport au féminin (absence de féminin) et au masculin (absence de masculin) ; quand au genre dit « genderfluid », tantôt féminin, tantôt masculin (et tantôt ni l’un ni l’autre ou les deux), prend aussi en compte le féminin et le masculin puisqu’il se définit parfois l’un ou l’autre (ou les deux, ou aucun des deux).)

    Qu’est-ce qui fait qu’on a une identité féminine, par exemple ? C’est facile de définir le genre en parlant de construction sociale, mais si on réfléchit plus loin, ça devient compliqué. Par exemple, si je caricature, les femmes sont moins payées que les hommes en moyenne : mais je ne me sens pas femme parce que je m’identifie aux personnes qui sont moins payées que d’autres injustement. Si c’est ça, être socialement une femme, personne ne se sent femme. Du coup, c’est quoi, être genrée femme ? C’est se comporter comme une femme ? Ca veut dire quoi ? C’est se maquiller, porter des jupes et des robes ? (Caricaturons encore.) Ben non : des hommes le font. Et plein de femmes ne le font pas. Je ne trouve aucun comportement qui puisse être associé de façon définitive au genre féminin ou au genre masculin. Et je me retrouve du coup face à une incapacité de distinguer les genres. Je sais, factuellement, que certaines personnes ne se sentent pas en conformité avec leur corps, et ont un genre différent de leur sexe. C’est pour moi une preuve qu’il y a bien des genres, en plus des sexes (personne n’a envie de se sentir mal dans son corps, que je sache, donc quand on est transgenre, c’est pas pour le fun, et vu toutes les emmerdes que ça apporte, vous auriez bien du mal à me contredire sur ce point). Mais je n’arrive pas à définir ce qui fonde un genre, car rien ne me semble appartenir essentiellement à un genre. La seule chose qui m’apparaisse comme essentielle du masculin et du féminin, ce sont les sexes (mais on est dans les sexes, et plus les genres) : c’est-à-dire qu’on considère de sexe masculin ce qui a des organes génitaux masculins, et le contraire ; mais ce sont des classifications biologiques qui devraient être dénuées de toute connotation. (Il y a aussi la question des assexués, et des intersexes. Je la cite par honnêteté intellectuelle, mais comme pour le genre neutre, je ne m’y connais pas assez pour me sentir la légitimité d’en parler : sachez juste qu’il s’agit de gens qui naissent sans sexe ou avec deux sexes, ou un sexe quelque part entre les deux (en gros).)

    Je crois même que je me fiche du pronom par lequel on me désigne, en fait. Je suis habituée au « elle » parce qu’on m’a toujours désignée ainsi, mais j’ai l’impression qu’au fond, ça n’a pas d’importance. Parce que dans mon utopie personnelle, ben, ça ne change rien, le féminin et le masculin. Et il me semble que c’est à terme le but du féminisme : mettre en place une société où il n’y aurait plus aucune inégalité, discrimination ou autre entre les sexes et les genres différents. Et si on considère indifféremment les deux sexes, peut-être qu’alors il n’y a plus rien qui soit attribué au féminin ou au masculin. Peut-être que les genres non plus n’auraient plus aucun sens. (C’est une opinion qui m’est personnelle, de considérer que puisqu’il n’y a rien qui appartienne essentiellement au féminin ou au masculin, alors ça ne devrait pas avoir d’importance.)

    Mais je suis là dans mes préjugés personnels, parce que je ne suis pas assez renseignée sur la question des genres. Et puis, qui suis-je pour avoir une vision aussi simpliste de la chose ? Je suis une personne cisgenre, je suis donc moins sensibilisée à ce problème, j’ai moins les clés pour pouvoir y entrer. C’est facile pour moi de faire valoir qu’il n’y a aucun caractère essentiellement féminin ou masculin, que du coup les genres ne devraient pas avoir d’importance, de penser qu’être femme ou être homme ça ne devrait en rien préjuger d’une quelconque construction identitaire et sociale. Mais je ne suis pas renseignée. Je n’ai pas assez étudié la question. Je ne sais pas parler de ce qui concerne les genres, je suis désolée. Et c’est compliqué pour moi de parler du sujet, parce que c’est un sujet clivant, mais c’est aussi un sujet sensible qui concerne des vraies personnes (qui ont déjà bien assez de problèmes comme ça, hurm), qui concerne leur identité. Donc voilà : si j’ai offensé quiconque, je présente ici mes plus plates excuses. C’était involontaire. Je ne veux pas remettre en cause l’identité de quiconque, ou quoi que ce soit. Je voulais juste montrer à quel point pour moi la question des genres était épineuse à démêler.

     

    Le féminisme, toutes les questions qui relèvent du féminisme sont compliquées. Les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît : elles sont aussi, pour beaucoup, insidieuses, inconscientes, invisibles, difficiles à sonder. J’ai toujours du mal à me forger une opinion claire sur le sujet, à cause de cette complexité, justement, et c'est ce qui me met si mal à l'aise pour aborder ce sujet (c'est ce qui a rendu l'écriture de cet article si difficile pour moi). Il n’y a pas d’évidence. Ou bien, s’il y en a, c’est que c’est insuffisant. On présente souvent le féminisme en disant qu’il s’agit juste de vouloir l’égalité entre les sexes et les genres. Mais comment on instaure cette égalité ? Et puis, comment on peut percevoir toutes les inégalités, quand elles sont si subtiles qu’elles sont ancrées au plus profond de nous, qu’elles peuvent se glisser jusque dans la plus bête annotation d’un bulletin scolaire, qu’elles peuvent parfois même être voulues ?

     

    Je suis une bien piètre féministe, moi qui vois les limites de beaucoup de solutions prônées par les féministes, qui suis incapable de prendre parti de façon claire (que dois-je penser de la légalisation de la prostitution, par exemple ? ou bien de la pornographie ?), qui pense que rien n’est évident, et qui aurais tant d’autres choses à dire pour nuancer les choses. Mais je pense que c’est toujours un bon début que de s’interroger. Je crois que si je devais présenter le féminisme, d’ailleurs, je dirais plutôt ça : le féminisme, c’est penser que les choses ne sont pas évidentes. C’est se poser des questions sur le rôle des genres et des sexes dans notre société. C’est lutter contre les injustices, évidemment, aussi : mais cette lutte commence avec les questions.

     


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