• « Je ne sais pas quoi dire »

     Longtemps, souvent, il m'est arrivé de commencer mes propos par Je ne sais pas quoi dire. Quand j'y repense, je m'effare en me disant que c'est peut-être même devenu un réflexe, cet aveu. Dire que je ne sais pas quoi dire, que je ne sais pas de quoi parler, que je ne sais pas comment le dire, que je ne sais pas par où commencer...

     Mais dire qu'on ne sait pas par où commencer, c'est aussi une bonne façon de commencer, en fait. C'est une bonne introduction. Ça vous épargne de trouver une bonne amorce, et puis ça détend l'atmosphère : ça fait sourire parce que les autres aussi, sans doute, se sont déjà retrouvés à ma place sans savoir trop comment commencer à parler, ils me comprennent. Il y a une forme de complicité qui se crée, parce que j'avoue ce qu'on n'ose pas toujours avouer.

     Je crois que quelque part, dans ma trajectoire personnelle, ça m'a aidée à gagner en éloquence, aussi. Ça justifie d'avance toutes mes maladresses. Une fois que j'ai avoué que je ne sais pas comment parler ni quoi dire, je peux parler en toute sérénité : mes interlocuteurs sont prévenus, de toute façon, alors je n'ai plus rien à perdre. Et puis, je suis libre de dire ce que je veux : comme j'ai déjà dit que je ne savais pas quoi dire, tout ce que je dis après se présente sous la forme d'hypothèses, de choses que j'aurais potentiellement pu choisir de dire si j'avais su quoi dire. Je suis dédouanée de mes propos s'ils s'avèrent ne pas être à la hauteur. C'est plus facile de parler, après avoir dit qu'on ne savait pas parler.

     

     Sauf que justement, c'est devenu la solution de facilité chez moi. C'est devenu la phrase d'introduction passe-partout que j'utilisais par réflexe, sans même vraiment me donner la peine d'y penser, qui n'avait même plus vraiment de justification.

     L'autre jour, je devais écrire une lettre, et dix fois, quinze fois, j'ai voulu écrire que je ne savais pas quoi écrire. C'est difficile, parfois, de savoir quoi dire, de savoir comment le dire, de savoir par où commencer. Ça fait partie du jeu de l'écriture. Mais à quoi bon écrire, si on n'assume pas ses propres mots ? Cela en vaut-il vraiment la peine, d'exposer ses doutes, si c'est pour fuir, si c'est pour s'abstenir de travailler sa pensée, si c'est pour faire perdre leur valeur à ses propos ? Je sais que non. Non, cette phrase n'en vaut pas la peine.

     Je devais écrire une lettre, et dix fois, quinze fois, j'ai écrit que je ne savais pas écrire. Dix fois, quinze fois, je me suis appliquée à rayer cette phrase. Parce que cette phrase, je ne veux plus l'écrire. Parce qu'écrire une lettre, c'est regarder quelqu'un droit dans les yeux, et que je ne peux pas me permettre d'avoir le regard fuyant, je ne peux pas me permettre de n'écrire qu'à moitié. Même si je ne sais pas quoi dire. Parce que je veux me confronter à mes difficultés, désormais, même si ça veut dire que je risque de me tromper. Parce que je veux pouvoir assumer de me tromper aussi, parce que je veux galérer, même si c'est pendant des heures. Parce que je veux avoir quelque chose d'entier et de solide à la fin, quelque chose qui ne balbutie pas. Parce que je veux écrire pour de bon.

     

     Et puis après tout, ne pas savoir quoi dire, c'est aussi se donner la possibilité de découvrir de nouvelles choses à dire.

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 19 Août à 07:28

    Madame. :(

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