• Le glaçon

     L'autre jour, je me suis retrouvée à boire un verre avec un ami. Nous sortions tous les deux de la représentation de sa pièce de théâtre, lui en comédien, moi en spectatrice, aussi il était tard et, ivresse de la nuit oblige, nos conversations se faisaient mi-philosophiques, mi-erratiques. Entre deux anecdotes estudiantines, littéraires et amoureuses, nous nous sommes retrouvés à parler de l'étonnement, de son importance dans nos vies, et c'est alors qu'il m'a dit quelque chose qui m'a absolument saisie :

    – Il y a quelques années, j'ai lu un texte de Hume, c'était Hume je crois, où il parlait de l'étonnement, de façon très juste. Et il illustrait le propos en évoquant des indigènes qui n'avaient jamais vu d'eau à l'état solide de leur vie, ni sous forme de glace, ni sous forme de neige, et à qui on montrait un glaçon...

     

     Je ne saurais pas décrire mon ébahissement face à l'histoire. C'est vrai qu'il y a sûrement des gens sur Terre, ou bien en tous cas il y en a eu, qui n'ont jamais vu de glaçon de leur vie, ni en vrai ni en image ni en histoire ni rien, qui ne peuvent même pas s'imaginer ce que c'est que de l'eau solide. Qui ne peuvent pas se représenter que l'eau puisse exister sous forme solide. Je n'y avais à vrai dire jamais pensé.

     J'essaye de me figurer ce que ça doit être que d'être dans la peau d'une personne qui n'a jamais connu l'eau que dans son état liquide ou gazeux. J'essaye de me figurer ce que ça fait que de voir un glaçon, pour la première fois de sa vie, quand on a passé dix ans, vingt ans, cinquante ans, sans savoir qu'il était possible que ça existe. De voir que l'eau peut être solide, et qu'alors elle est plus froide qu'on n'a jamais connu, qu'elle est transparente, dure comme la pierre, et qu'elle glisse et fond sous la main. Toutes ces choses qui n'ont rien à voir avec l'eau liquide, quasiment, mais qui sont pourtant la même chose, à un détail près : l'eau est glaçon.

     Mais c'est impossible. L'idée me paraît hors de ma portée, je bute sur elle.

     

     Plus tard, j'en ai parlé à un autre ami, qui m'a dit que pour ces personnes-là, assurément, le glaçon devait relever de la magie. C'est un peu ça, si on ne prend pas le mot magie comme synonyme de tour de passe-passe, mais plutôt comme bouleversement des lois physiques du monde. Pour quelqu'un qui le découvre, le glaçon doit relever de l’inouï, au sens véritable du terme. Quelle émotion cela doit-il procurer, de se voir tout à coup révéler ce pan des arcanes de l'univers, que l'eau peut être glace ?

     J'essaye de retracer les choses extraordinaires que j'ai vues dans ma vie : mais j'ai beau avoir vu des choses dont la beauté dépassait mes espérances, que je n'aurais pas cru pouvoir être naturelles, aucune d'entre elle n'est à la hauteur de la nouveauté renversante que j'imagine que constitue la beauté d'un glaçon. J'ai déjà entendu parler des gens qui voyaient la mer ou l'océan pour la première fois, mais cela ne me paraît rien à côté du glaçon : car la mer ou l'océan n'est qu'une étendue d'eau plus grande que les autres, tandis que le glaçon est quelque chose de tout à fait autre, il n'a rien de semblable à quoi que ce soit que puisse connaître quelqu'un qui n'a jamais connu le glaçon.

     

     Je sais bien qu'il y a sûrement des gens à qui la découverte du glaçon n'a fait ni chaud ni froid. Mais moi, l'idée me sidère. Peu importe le nombre de fois où j'y pense, je n'arrive jamais à la surmonter, à m'habituer à elle. Je me demande si un jour j'aurai mon glaçon, dans la vie, un phénomène (physique qui plus est !) simple et évident, mais qui soit inouï au point de renverser l'univers, de provoquer un indicible étonnement.

     Parfois, je me dis que mon glaçon à moi, c'est l'histoire du glaçon. L'histoire des gens qui ne connaissaient pas le glaçon.

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