• Lieux & portraits

     Lieux et portraits, mais aussi moments et objets – et là où ils se rencontrent (ou se manquent) parfois.

     Articles classés par ordre antéchronologique.

  •  Genève j'y suis passée peut-être une demi-heure maximum, parce que je devais y attraper un train qui devait me mener à un autre train qui devait lui-même me mener à un autre train, et puis encore un autre, pour un voyage au terme duquel je devais rentrer chez moi, et que bon, j'avais beau être à peu près dans les temps pour mon premier train, je n'étais pas en avance non plus. Le projet de la journée (quinze heures de voyage dont onze de train) tout comme le timing un peu serré commençaient à prendre un petit goût d'habitude : la Suisse en revanche c'était nouveau, parce que ça devait faire peut-être quinze ans que je n'y avais pas mis les pieds, et que je n'en avais aucun souvenir, si ce n'était la photo de famille qui traînait quelque part chez mes parents – deux gosses, mon frère et moi, tout en joues et en casquettes, entourés par les bras de ma mère devant le jet d'eau du lac de Genève.

     Mais cette fois-ci j'avais un train à prendre et il ne s'agissait plus de jouer aux touristes, alors je me suis contentée de coller mon nez à la vitre quand la voiture est entrée dans la ville. Je me suis imaginé que je venais d'ouvrir les yeux sans savoir où j'étais ni où j'allais, et je me suis demandé si j'aurais alors été capable de deviner où je me trouvais. Si j'aurais pu deviner que je n'étais pas en France, ni en Allemagne, mais en Suisse, à Genève ; en somme, si quelque chose dans l'air ou l'architecture de la ville aurait pu me laisser deviner l'indécence qui consistait à me faire payer 1,98€ le moindre Mo de données mobiles.

     Scruter une ville suffit-il à en percer le secret ? En une demi-heure, occupée à filer depuis la frontière franco-suisse jusqu'au premier train de mon odyssée, sur un trajet que seul le GPS déterminait, je n'en avais pas la prétention. Pourtant, de Genève, je retiendrai ceci : les grandes avenues un peu vides entre de grands bâtiments trop communs, comme ces villes du sud ou du bord de la Méditerranée que la chaleur rend désertes à l'heure du zénith ; la propreté et l'aspect neuf de ces mêmes bâtiments (pas modernes, mais neufs), rien à voir avec le délabrement qui gagne parfois les villes du sud ; la clarté de certains murets ou édifices, pas blancs, mais clairs ; les noms des rues écrits avec une police d'écriture fine aux serifs allongés ; les rues soudain étroites, visiblement piétonnes mais empruntées par toutes les voitures ; pas de maison, pas de gratte-ciel, pas de HLM, pas de palais, rien qui paraisse traditionnel et rien qui paraisse contemporain. Genève tout en identité flottante, ni tout à fait pareille à mes pays, ni vraiment différente, et rien qui suffise à la caractériser.

     De Genève aussi je retiendrai la pureté maritime du ciel, bleu au sommet et que l'horizon venait blanchir – réminiscence d'une brume méditerranéenne impossible en territoire helvétique. À aucun moment alors que nous prenions nos virages de rue en rue jusqu'à la gare je n'avais vu le lac : pourtant tout dans l'air, la végétation et ces mille indices que je n'aurais su nommer clamait l'étendue d'eau à côté, ses vagues, son immensité. Si j'avais ouvert les yeux sans savoir où j'étais, dans ce pays qui n'avait pas même accès à la mer, j'aurais juré le littoral : à tort.

     Ou à raison ? Alors que le train qui devait m'emmener ailleurs a commencé à accélérer pour adopter sa vitesse de croisière, et que je quittais sans regret la capitale d'un pays qui ne se donnait même pas la peine de faire partie de l'Union européenne (autrement dit : que je n'habiterais jamais), soudain le lac a surgi de l'autre côté de la vitre. Étendue de bleu profond pour répondre à la clarté du ciel. Le drapé des vagues devinable même au loin, et puis la rive opposée, à moitié grisée par la distance, à moitié confondue avec la brume de l'horizon, et des pointes de couleurs tout juste perceptibles, les bâtisses des heureux au bord du golfe – car d'un coup sous mes yeux le lac s'était transformé en golfe, semblable à celui que je m'imaginais que Baya devait être.

     Et, alors que je regardais enfin la mer que la cité m'avait promise, il m'est venu à l'esprit qu'un jour, je serais amenée à retourner à Genève : et qu'alors ou bien je tomberais complètement sous son charme, ou bien j'y serais tout à fait insensible, mais qu'il n'y aurait pas de juste milieu entre l'étreinte et l'indifférence.

     Genève, bout de mer perdu entre les montagnes. De loin, j'ai pris rendez-vous avec elle. D'ici quinze ans, lui ai-je assuré. Qui sait ce qui m'y attendra alors ?

     Genève tout en suspension des possibles. Ça ressemblait à une ville pour être amoureuse. Pour des retrouvailles, peut-être – ou bien pour se quitter. Ou encore une ville pour se consoler d'un chagrin d'amour. À moins que l'indifférence ne l'emporte. (Je me suis imaginée marcher au bord du lac, aberrée par le lisse de la ville, et me demander : mais qu'est-ce qui m'a un jour fait croire qu'il y aurait quoi que ce soit qui puisse me séduire ici ?)

     Genève entre promesse et déception. Je verrai bien.


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  •  Il y a un mois je suis arrivée chez une amie, et je lui ai demandé du scotch (le ruban adhésif, pas l'alcool). Le carton de ma boîte d'allumettes s'est déchiré, il faut que je le répare, lui ai-je dit en sortant la boîte de la poche droite de mon manteau – c'était là où je rangeais toujours mes allumettes, avec mes mitaines rouges. C'était dans le métro, sur le trajet, en voulant machinalement saisir le paquet, que j'avais remarqué que des allumettes en avaient glissé et s'étaient répandues dans le fond de ma poche. Deux des coins de la boîte s'étaient fendus, la laissant ouverte ballante d'un côté. Mais qu'est-ce que tu fous à toujours te trimballer avec une boîte d'allumettes, aussi ? m'avait-elle demandé en me tendant un rouleau de scotch. Je lui ai répondu que j'en avais besoin, que c'était comme ça. Comment suis-je censée allumer des cigarettes, sinon ? (Je ne fume pas.) Elle a secoué la tête, et elle n'a pas insisté. Je crois qu'elle commençait à avoir l'habitude.

     La dernière fois que nous nous étions vues, je revenais d'un long voyage improvisé dans l'urgence, un road trip s'étendant sur plus de deux mille kilomètres, une dizaine de villes, le triple en heures de trajet. Je lui avais raconté en détail mes galères et escales respectives, mais, parvenue à destination, je m'étais tue. Mais il s'est passé quoi, là-bas ? Tu ne peux pas éluder comme ça ! Alors, je lui avais dit que dans le plus beau parc de cette ville de Bretagne, entre les fleurs et les canards, j'avais utilisé mes allumettes. Encore maintenant, je m'obstine à ne parler que de ça, quand je raconte la fin de mon voyage : le parc, les fleurs, les canards, les allumettes. Je persiste à croire que les histoires sont plus romanesques, et donc plus fidèles à la vérité, lorsqu'on se contente de s'arrêter sur un détail ciselé. Le mien, dans cette histoire, ce sont les allumettes.

     

     J'y tenais, donc, à cette boîte d'allumettes. Encore maintenant que j'ai déménagé à nouveau à plus de mille kilomètres, la boîte, fraîchement rafistolée, est dans la poche de mon manteau, et régulièrement j'y glisse la main pour m'assurer qu'elle est encore là. Il y reste deux ou trois dizaines d'allumettes, ainsi que deux allumettes déjà brûlées qui datent du parc, mais que je ne peux pas me résoudre à jeter. C'est sentimental, c'est comme ça.

     Ce sont des Instant Salon de Flam'Up, même s'il faut regarder au dos de la boîte pour savoir le nom de la collection et de la marque. Le devant est noir, avec un design un peu vintage. Premium quality, est-il écrit. Satisfaction guaranteed. (Ceux qui ont écrit ça n'avaient pas idée.) Sur le côté, il est précisé que la boîte contient 45 allumettes, dans plusieurs langues. C'est comme ça que j'ai appris que le mot allumettes est joli partout. En anglais : matches. En allemand : Streichhölzer. En espagnol : fósforos. En portugais : lucifers. La taille est indiquée, aussi : 10 cm. C'était pour ça que je les avais choisies, pour la taille. J'aimais bien l'idée d'avoir de grandes allumettes, ça me rappelait les allumettes que j'avais achetées à Ikea, des Hylta, un an plus tôt. C'était parce qu'il ne me restait plus beaucoup d'Hylta que j'avais décidé de racheter des allumettes. Non pas que j'en avais particulièrement besoin, mais elles m'avaient suivi depuis loin ces allumettes, et je n'avais pas encore tout à fait envie de tourner la page, alors il m'en fallait d'autres pour continuer mon bout de chemin...

     

     Depuis octobre dernier, j'avais terriblement envie de fumer. Je n'étais pas tout à fait sûre de savoir d'où ça me venait, à vrai dire, car je n'ai jamais fumé de ma vie et je n'en ai toujours pas l'intention. Quand j'étais petite, l'odeur de la fumée de cigarette me fascinait : mais j'avais rapidement appris que fumer, c'était sale et mal, et ça faisait maintenant une quinzaine d'année qu'elle m'écœurait. Et puis, à 21 ans, j'avais passé l'âge d'expérimenter le vice pour le plaisir de se croire adulte. Mais toujours était-il que j'avais envie de fumer : plus précisément, j'avais envie du bâtonnet entre mes doigts, du feu à un bout et de mes lèvres à l'autre, et d'exhaler dans la nuit, sous l'étincelle orange de la cigarette. C'était le geste surtout je crois, le geste et le feu ; la nicotine, pas vraiment. Cela ne justifiait évidemment pas de se mettre à fumer : et de toute façon, je reste persuadée que même si j'essayais un jour, je ne saurais pas comment faire. La probabilité que je finisse par m'étouffer avec la fumée au bout de cinq secondes me paraît plus qu'élevée.

     Alors, comme il n'était pas question de fumer des vraies cigarettes, j'avais récupéré ma boîte d'allumettes Hylta, qui traînait dans ma valise depuis que j'étais rentrée chez mes parents, et j'avais décidé d'en faire un substitut. Les soirs où j'avais envie de fumer, et où cela ne suffisait plus de faire des tours de parking en bas de chez moi pendant des heures, je craquais... Je craquais une allumette. Je la faisais rouler entre mes doigts, certes c'était plus fin qu'une cigarette, mais ça allait quand même, et je la regardais se consumer. Le feu à un bout et les lèvres à l'autre. Hey, Décaféine, c'est comme une cigarette. Jamais plus d'une à la fois, jamais deux soirs de suite, bien sûr, il ne fallait pas devenir accro.

     

     Cette image de la cigarette, elle me suivait depuis août, en vérité. Il y avait un livre qui traînait près de mon lit, et dont la couverture représentait une jeune femme stylisée, une cigarette entre le rouge de ses lèvres, et la fumée à l'autre bout. Le livre est un classique de la littérature du XXème siècle, que j'avais commencé à lire cet été quand j'étais encore à l'étranger, mais que je n'avais pas eu le courage de continuer ensuite. J'en avais lu juste assez pour comprendre que, comme pour tous les romans de cette partie du XXème siècle, il parlait de désillusions. Mais j'étais revenue en région parisienne et les miennes me suffisaient, alors je l'avais délaissé pour lire des livres de Duras, qui est connue pour avoir été une fumeuse et alcoolique invétérée. Je ne parvenais toutefois pas à me résoudre à ranger le livre dans ma bibliothèque, et tous les jours je croisais le regard de la jeune femme à la cigarette. Elle dégageait une aura terriblement séduisante.

     La cigarette, c'est peut-être déconseillé pour la santé, mais ça fait des décennies sinon des siècles que la littérature et les films l'ont instituée comme sexy, et c'est une image dont on ne se défera pas de sitôt. Je n'aimais certes pas l'odeur, mais j'avais été obligée d'admettre l'idée depuis qu'un de mes professeurs d'anglais de la montagne Sainte-Geneviève nous avait fait lire un poème sur les cigarettes, un poème d'amour je crois. Cela faisait des années que je ne me souvenais plus précisément du contenu du poème, ni même de son titre ou de son auteur, mais je n'avais en revanche pas oublié la conclusion que j'en avais tirée : que, d'une part, j'aimais beaucoup la poésie anglophone du XXème siècle ; et que, d'autre part, il n'y avait peut-être pas tant de différence entre allumer une cigarette et allumer la flamme du désir. Après tout, l'érotisme a toujours flirté avec l'idée du danger.

     En ce qui concerne le poème, il m'est soudainement revenu en tête il y a quelques jours, après plus de quatre ans d'amnésie, alors que j'étais dans le train qui m'emmenait à nouveau loin de tout, et que je commençais à écrire sur ma boîte d'allumettes : Love Poem, de Ron Padgett.

     

     En vérité, ni le glamour de la cigarette, ni l'absence, l'attente, l'errance, ni le lieu où j'étais et celui où j'aurais voulu être, ni les nuits sans fin et l'addiction au Coca-Cola ne me paraissaient justifier une si fumeuse envie : mais j'arrivais là à court d'explications, et le manque (mais de quoi, de qui ?) était toujours là, alors je grattais une allumette. Peu de choses sont aussi douces que le bruit d'un bâton d'allumette qui s'embrase d'un coup : dans la nuit, à la lueur de la flamme, je me disais que ça me passerait, que c'était peut-être la dernière. Mais ce n'était jamais la dernière, et l'automne a laissé place à l'hiver. Alors, comme je croyais voir la fin de mon paquet d'Hylta, je me suis résignée à acheter un second paquet, en me disant que je leur trouverais bien une vraie utilité, à ces allumettes, un jour...

     

     Les Hylta je les avais achetées un peu par hasard, un an plus tôt, en novembre 2019. Je m'étais rendue à Ikea pour acheter un matelas sur lequel faire dormir mon meilleur ami, qui s'apprêtait à me rendre visite : et au milieu du labyrinthe du magasin, j'avais vu des paquets d'allumettes, alors j'en avais pris un, il rentrait dans la poche de mon sweat-shirt, en plus. (Le matelas, lui, fut infernal à ramener : et vers la fin du trajet, j'avais même dû accepter l'aide d'un voisin néerlandais, faisant connaissance avec lui par la même occasion. Quelques mois plus tard, il devint le protagoniste de l'histoire la plus cocasse qui me soit arrivée, dans un tout autre contexte.)

     Je m'étais dit que les allumettes pouvaient m'être utiles, parce que j'avais chez moi une citrouille d'Halloween, que j'avais faite quelques jours auparavant avec mon amoureux d'alors. C'était la première fois qu'il me rendait visite à l'étranger, et je crois que j'en garde un souvenir assez doux, peut-être parce que c'était l'un des derniers mois où il me semblait encore que deux personnes qui s'aimaient ne pouvaient pas être incompatibles. Quand il était reparti, je m'étais soudain sentie seule, et c'était là que j'avais envoyé un message à mon meilleur ami. Bon, c'est quand que tu viens me rendre visite, toi ? Trois heures plus tard, il avait réservé ses billets pour venir me voir ; et j'étais partie à Ikea. Ce mois-là, les Hylta me permirent d'allumer la flamme même sans mon amoureux, et de garder ma citrouille jusqu'à ce qu'elle soit entièrement tombée en poussière. (Ne faites pas ça, c'est dégoûtant la moisissure de citrouille.)

     

     Après ça, les allumettes étaient restées sur le rebord de ma fenêtre. C'était au mois de mars suivant que je m'étais remise à les utiliser. J'avais invité une amie proche à dîner, parce que la fermeture des frontières venait tout juste de tomber, sans aucun égard pour les amours internationales ; et que cela nous privait toutes les deux, elle de revoir un Roméo (c'était vraiment son prénom) avec qui ça avait été le coup de foudre, moi de retrouver mon faiseur de citrouille, alors même que j'aurais terriblement eu besoin de la certitude de sa présence. (En réalité – mais nous ne le savions pas encore –, si le destin s'apprêtait à amputer ces histoires de quelque chose, c'était surtout d'un happy ending.) Pour nous consoler, j'avais donc invité cette amie à un dîner aux chandelles, entrée, plat, dessert, musique romantique, et même des bougies qu'on m'avait offertes pour mon départ à l'étranger, et dont j'avais oublié l'existence jusque-là. Le dîner avait été une réussite, et quand elle était repartie je crois que nous étions toutes les deux un peu rassérénées.

     Les soirs d'après, je me suis surprise à gratter mes allumettes pour rallumer les bougies, parfois, juste pour la vision fascinante des flammes. La lumière des bougies m'hypnotisait, et me consolait de ne plus très bien savoir où était (ou ce que voulait) le Je du Je t'aime qui était désormais inaccessible. Il y avait deux bougies, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, plus une troisième, minuscule, en forme d'éléphant, que je voulais réserver à une occasion spéciale. C'est durant ce printemps-là, aussi, que je me suis mise à sortir le soir, à aller me promener sans fin sur les chemins. Dans la nuit, sous l'orangé des lampadaires, parfois la fumée de mon propre souffle, et le parfum brûlant des fleurs, je méditais sur la beauté du monde et l'étrangeté de la vie. Rapidement, la solitude devint salvatrice pour mon Je : et il me fallut très peu pour promettre qu'on ne me ferait pas revenir dans ma région natale, que je serais une solitaire et une voyageuse, et que je passerais les prochaines années de ma vie là, dans ce petit bout d'Allemagne.

     

     Cette dernière promesse a hanté mes allumettes. Aurais-je eu tant envie de fumer cet hiver, si j'avais pu rester là-bas ? Peut-être. Peut-être pas. Je n'en sais rien. Mais je sais que d'un coup, en février dernier, j'ai cessé d'avoir envie de fumer. Les parfums du printemps sont revenus en avance, les cieux se sont faits plus grands, j'ai trouvé un compagnon pour mes promenades nocturnes, je me suis mise à donner des cours de cuisine à une amie, et puis on m'a annoncé que je pouvais repartir en Allemagne. La boîte d'allumettes est restée dans ma poche par habitude ; mais soudain elle n'y était plus qu'un reliquat.

     C'est un de ces soirs-là que je vais lui parler pour la première fois. Je lui dis : Nuit de pleine lune ? Elle me répond : Oui, j'étais justement en train de la regarder en fumant ma cigarette. Après ça nous parlons de la lune, des chemins de nuits. Elle se met à habiter les miens. Parfois elle me parle de sa vie. Un jour elle me dit qu'elle s'est brûlé le pouce avec son briquet, au lieu de la cigarette. Je lui demande de faire attention, je lui dis que les pouces ça ne se rachète pas, contrairement aux clopes. Que quitte à embraser quelque chose, il y a déjà mon cœur. Elle me promet d'être prudente. Parfois je lui parle de la beauté du monde, ou de sa beauté à elle, ce qui est presque pareil. Elle me demande si je flirte. Tu essayes de m'allumer ? Je lui dis que non, que je n'oserais pas. C'est toi qui as le briquet, tu te souviens ? De toute façon, je ne sais pas utiliser les briquets, enfin, je n'y arrive qu'une fois sur dix. La dernière fois que j'avais essayé, c'était avec un vieux briquet de mon voisin, qu'il m'avait prêté pour que j'allume la citrouille d'Halloween, et ça avait été un échec suffisant pour me convaincre d'acheter des allumettes – les Hylta, vous savez.

     

     Et puis un jour, un an après le dîner aux chandelles, alors que je m'apprêtais à en préparer un autre, l'annonce tombe : fermeture des frontières régionales. Reconfinement de l'Île-de-France, pour un mois au moins. Elle m'écrit, elle me dit qu'elle est cas contact, qu'elle ne peut pas venir avant le reconfinement, et qu'elle a envie de pleurer. Moi, j'ai surtout envie de fumer, à nouveau. D'un coup, je me rappelle que je dois repartir en Allemagne dans deux semaines, et que c'est à l'opposé de là où elle habite, à plusieurs centaines de kilomètres de chez moi déjà. Je sors ma boîte d'allumettes, et j'en gratte trois d'affilée, tant pis pour la règle d'une allumette à la fois. Je les consume jusqu'au bout, je manque de me brûler le pouce moi aussi. Je regarde la nuit et le croissant de la lune me renvoie mon regard : alors, je range les allumettes dans mon manteau, et je réponds à son message. Je lui dis : Je te promets qu'on se verra. Si c'est ce que tu veux, je trouverai un moyen. Vingt-quatre heures nous séparent alors du moment où l'Île-de-France sera fermée, sans aucun égard pour les amours interrégionales.

     C'est au milieu de la nuit, deux heures plus tard, que je décide de partir : d'aller m'exiler dans un endroit où les frontières ne sont pas fermées, avant de pouvoir la rejoindre lorsqu'elle ne sera plus cas contact. Je prends les premiers vêtements qui me tombent sous la main, et je fais mon sac dans l'urgence, sans me préoccuper du reste. En choisissant les livres qui doivent accompagner mon voyage, je retombe sur le livre avec la jeune femme à la cigarette. Je me demande si j'ai vraiment envie de savoir l'histoire qu'il raconte. Je crois que l'héroïne se retrouve terriblement fascinée par une autre jeune femme ; et il me vient alors à l'esprit que je ne sais pas laquelle des deux la couverture est censée représenter. Mais je ne suis pas d'humeur à l'ambiguïté, alors à la place, je prends Clair de femme, de Romain Gary. Il y parle d'amour et de patrie féminine, ce qui tombe bien car j'ai beau ne pas savoir quelle est ma patrie, je sais très bien qui je veux rejoindre. Et de la poésie, du Desnos, évidemment. J'ai tant rêvé de toi...

     

     Le livre de la femme à la cigarette, je l'avais acheté en juillet dernier. En mai, j'avais invité quelqu'un que je n'avais pas vu depuis longtemps, pour son anniversaire : c'était à cette occasion que j'avais utilisé la bougie éléphant, à défaut d'en avoir d'autres sous la main. Nous avions discuté longtemps ce soir-là, et pour la première fois de ma vie, après ces semaines de solitude, je m'étais sentie légitime à parler de polyamour – des aspirations du Je qui disait Je t'aime au faiseur de citrouilles. Quelques semaines plus tard, je renonçais à trois ans d'amour avec ce dernier, et je sauvais le Je d'une monogamie qui ne m'aurait jamais rendue heureuse, en me promettant que je serais toujours libre d'aimer qui je le voulais, comme je le voulais.

     Par coïncidence, mais je ne suis plus tout à fait sûre de croire aux coïncidences, c'est cette même personne à qui j'avais parlé de polyamour ce soir-là qui m'a conseillé le livre de la femme à la cigarette, un peu après ma rupture. Il m'avait dit que c'était un classique de la littérature existentialiste, et présenté comme ça, ça avait l'air de me correspondre. La dernière fois que je l'ai vu, juste avant de rentrer d'Allemagne, il m'avait dit : je suis sûr que ta vie à toi aussi ressemblera à un roman. Je lui avais répondu que j'y comptais bien. Plus tard, quand j'avais dû emballer mes affaires, la dernière chose que j'avais mise dans mes bagages, ça avaient été ce livre, et ma boîte d'allumettes.

     

     Mais d'un coup, après tant de mois à attendre de pouvoir repartir là-bas, je décide que ça n'a plus d'importance. Je repousse mon départ, et à la place, je pars ailleurs ; et quand elle m'annonce qu'on peut se retrouver, je repars. Je m'embarque à nouveau sur les premières routes qui s'offrent à moi, avec un sac de voyage que j'avais rempli à un moment où je ne savais pas pour combien de temps je partais (une semaine ? deux ? trois ?), et un manteau dont j'avais oublié de vider les poches avant de partir. Je prends tous les détours qui s'imposent, souvent pour trouver où passer la nuit ; et le soir, en regardant la lune qui s'arrondit de plus en plus à nouveau, je lui écris pour lui dire où je suis, quelles sont les prochaines étapes de mon trajet. Je lui envoie aussi des photos des villes que je traverse sans avoir le temps de les visiter, Turin, Grenoble, Lyon, Bordeaux, entre autres. J'arrive, promis. En pleine pandémie, je prends des bus, des métros, des tramways, des cars, des trains, des covoiturages, et j'arrive.

     Et puis un jour je suis là. Cela fait douze jours que je suis partie de chez moi et je ne sais plus très bien quand est-ce que j'ai vraiment dormi pour la dernière fois, mais peu importe, je suis là. Elle est là elle aussi, et elle me prend dans ses bras.

     

     C'est le lendemain, en sortant de l'hôtel, alors qu'elle s'apprête à m'emmener dans son parc préféré, qu'elle me dit : Putain, j'ai envie de fumer mais je n'ai pas mon briquet sur moi. Lentement, je glisse la main dans la poche de mon manteau, et je palpe la boîte en carton qui s'y trouve. Je lui dis : J'ai des allumettes, moi, si tu veux. Je sors la boîte, je lui gratte une allumette. Tout en allumant sa cigarette avec, elle rit : Ah ouais, elles sont grandes tes allumettes, ça rigole pas. Je lui réponds que c'était pour ça que je les avais achetées, ces allumettes.

     Et, pendant qu'elle fume sa Winston, je la regarde, et je me dis :

     Oh.

     Après tout ce chemin, je la regarde, je flambe, et je me dis :

     Oh. Les allumettes, c'était donc pour ça.


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  •  La lumière du ciel trahissait le coucher du soleil derrière les nuages, et le blanc avait laissé place à un bleu céruléen, ou égyptien, je ne sais plus trop, peut-être quelque part entre les deux. Alors je me suis levée, j'ai enfilé mes couches de vêtements, mon bonnet et mon écharpe, et j'ai annoncé à la ronde : Je sors, je vais me balader. Et je suis partie, comme ça. (On m'a dit : ne rentre pas trop tard, quand même. Ils ne s'habituent jamais à ce que je sorte la nuit. Mais les mots ont glissé sur moi, et je suis partie, quand même.)

     Je suis sortie, j'ai pris à gauche, ça montait un peu, et j'ai marché, dans le silence de la neige et des lampadaires. Il faisait nuit, de plus en plus. La neige avait été tassée par la journée. Et puis il y avait la route qui n'en finissait pas. Un virage en épingle, un autre, parfois un croisement, mais ce n'était jamais compliqué de deviner où il fallait suivre le chemin si l'on voulait aller nulle part (et en revenir sans se perdre). Alors j'ai marché. La marche ça ne se questionne pas, on fait un pas, un autre, et tour à tour les choses n'ont plus d'importance : parfois c'est mon corps parce que je pense très fort, à plein de choses qui m'agitent, aux histoires imaginaires ou vécues et que je me raconte pour la quinzième fois peut-être, aux êtres qui me manquent, parfois à ceux qui ne me manquent pas, à tous ceux à qui je dois écrire, un message Discord, un mail, une lettre. Et puis il y a tout le reste du monde aussi, mes ébauches de pensées, tout ce que vous voudrez, je pourrais marcher des heures que je n'en épuiserais pas un centième. Parfois je remarque que sous l'effet d'une rêverie j'ai ralenti ; ou que la détermination de certaines pensées contamine mon pas, et que je marche à vive allure ; la plupart du temps je ne me rends compte de rien. Je marche, et je pense, surtout, dans ma tête ou à voix haute, dans une langue ou dans une autre. Parfois ce sont les pensées qui n'ont pas d'importance toutefois. Je suis tout à fait dans mon corps, dans le mouvement de mes hanches, j'adore sentir mes hanches, et les muscles de mes mollets, et mon sang, et la fraîcheur de la nuit sur ma peau, et mon souffle-vapeur dans l'air froid, et mes hanches et mes jambes encore et toujours, et il n'y a plus que ça, ce mouvement perpétuel qui m'anime et me fascine en même temps. Je marche et c'est un plaisir. Parfois c'est le monde qui n'a pas d'importance, parce que tout est en moi, les pensées, le corps, et que c'est si plein que je n'ai plus d'attention pour le reste ; parfois c'est moi qui n'ai plus d'importance, parce qu'au détour d'un virage, peut-être, ou d'un regard, quelque chose capte mon attention, et tout à coup le monde me saisit par sa beauté, ou par l'incongruité de ses détails. Alors je tais mes pensées et je regarde. J'oublie un peu que je regarde, tout ce que je sais c'est que je regarde. Parfois aussi je m'arrête, pour le plaisir d'un coup d'être immobile. Et puis je repars. Et ainsi pendant une heure ou deux, plus si je le peux et si je ne suis pas attendue. Je marche, et je marche, et je marche.

     Je marche dans la neige tassée, donc, elle me gratifie de son craquement feutré, et parfois de la chance de tracer mes pas dans la virginité de quelques bordures de chemin. Le froid fige l'air, et plus que jamais je pourrais croire que je suis seule au monde, si ce n'étaient, évidemment, les phares des voitures qui passent parfois anonymes dans la nuit.

     

     J'ai marché pendant des heures dans la neige et dans la nuit (dans la neige et dans la nuit, je répète ces mots mais c'est parce que je les aime, ils s'allitèrent l'un l'autre, l'un blanc et l'autre noir, l'alliance est harmonieuse). Et puis, au bout de la nuit... Pas au bout du chemin, évidemment, le chemin n'a pas de fin, ou tout du moins je ne l'ai jamais trouvée, peut-être parce que je ne l'ai jamais cherchée aussi. Au bout de la nuit, en vérité c'était encore le début de la soirée mais pour moi c'était au bout de la nuit, au bout de ma nuit de marche à moi tout du moins, au bout de la nuit il y avait un parking vide au bord de la route. Un parking vierge, comme un petit pré de neige fraîche. Quand on marche comme je marche, on n'a pas vraiment de destination, mais parfois on la trouve quand même, et alors on s'arrête – c'est le bout de la nuit, ou du matin si je suis partie le matin. Je me suis alors arrêtée, et je me suis assise directement dans la neige, pour regarder le pré. Et puis j'ai repensé à un moment quelques mois auparavant, où par défi j'avais été tremper mes pieds dans un lac quasi-gelé. Je l'avais fait l'espace de deux secondes, j'avais dit : Attends, prends-moi en photo, qu'on dise que je l'aie fait !, et puis j'avais attendu que l'appareil photo soit prêt pour plonger mes pieds. Au bout de deux secondes le froid avait commencé à mordre, j'avais dit : C'est bon ? Je peux sortir ?, et j'étais sortie, j'avais ri.

     Alors je me suis dit pourquoi pas. J'ai ri intérieurement. Et puis j'ai enlevé mes chaussures, doucement. Et j'ai enlevé mes chaussettes. J'ai retroussé mon pantalon, les pieds en l'air... Et puis je me suis levée, et j'ai fait quelques pas dans la neige, pieds nus. Au début la neige était douce sous mes pieds, elle avait une texture fraîche et accueillante. Au bout de quelques secondes néanmoins, comme prévu, le froid s'est mis à mordre. Il m'a saisie aux os, et ça a commencé à brûler de glace. Je le savais, je m'y attendais ; je m'étais dit qu'à ce moment-là, je n'aurais plus qu'à me rasseoir et remettre mes chaussettes et chaussures. Mais en fait, j'ai continué à faire quelques pas. Au bout de quelques pas le froid a cessé de crier dans mes pieds, ou bien j'ai réussi à comprendre que je pouvais entendre autre chose que son cri, je ne sais pas trop. Toujours est-il que j'ai continué à faire quelques pas dans la neige nue, prudemment tout de même. Je ne savais pas quand est-ce que ça deviendrait absolument insupportable... La morsure était toujours là malgré tout. Je crois que j'ai dû lâcher quelques mots qui ne se répètent pas. Et puis d'un coup, j'ai réalisé que l'insupportable ne viendrait peut-être pas. Alors j'ai couru dans la neige, et je me suis arrêtée, je suis repartie en marchant. J'ai ri. J'ai tracé des arabesques dans la neige avec mes pieds. J'ai marché lentement, et vite, peut-être même que j'ai dansé, je ne sais plus. J'ai été jusqu'à l'autre bout de mon parking, mon petit pré de neige, et puis j'ai fait des tours, toujours dans les chemins que mes pas n'avaient pas encore tracés. Le froid continuait d'être là, je ne sais pas si je m'y habituais vraiment, au fond j'avais toujours l'impression qu'il finirait par devenir insupportable. Mais la sensation était incroyable : je marchais pieds nus dans la neige. L'idée me paraissait absolument folle, mais pourtant elle était réelle ; je l'éprouvais jusque dans ma chair. C'était le cri du froid qui sonnait moins fort que mon rire. J'étais ivre de neige, ivre de cette neige que je déflorais sous ma peau nue. (Eussé-je été loin de tout chemin et de toute civilisation, peut-être aurais-je ôté d'autres vêtements, pour me rouler nue dans la neige. Je ne l'étais pas, et de loin, nul ne pouvait voir que je n'avais plus de chaussures.) Au bout de quelques temps, je suis revenue au bord du parking, pour me rhabiller. Cela faisait plusieurs minutes que j'avais entamé mon délire, me disait ma montre.

     Mais... Mais je me suis assise et j'ai commencé à sécher mes pieds, et puis je me suis arrêtée. Et la neige, l'ivresse de sa sensation, m'a appelée, et j'y suis retournée. J'ai couru à nouveau, j'ai crié à nouveau mes mots qui ne se répètent pas parce que mes pieds redécouvraient la glace, en trente seconde ils avaient oublié que ça mordait si fort et que ça faisait tant crisser les os, et puis j'ai marché. J'ai tracé mille nouveaux chemins, des tours et des allers-retours, dans le parking. Je n'arrivais pas à me résigner à repartir. Au bout d'un moment, parce que le froid ne cesse pas et que je savais que je ne pourrais pas tenir éternellement, je suis revenue. J'ai essuyé mes pieds... Et puis je suis repartie. Je suis repartie, et j'ai marché, jusqu'à ne plus savoir où conduire mes pas entre tous les chemins déjà tracés. On ne s'y fait pas, à cette sensation de marcher pieds nus dans la neige. C'est absolument addictif. L'ivresse, le sentiment de puissance, aussi... Je me suis dit, putain, je marche pieds nus dans la neige, quoi. Et j'aime ça qui plus est – mais au-delà de l'idée en fait, c'est viscéral, vraiment, le plaisir est physique. À la fin le froid mordait toujours, ça faisait partie du plaisir, et je ne sentais plus rien de mes pieds, si ce n'étaient parfois des cailloux qui venaient m'écorcher la peau, mais ça m'était quasi-égal, tout m'était quasi-égal en dehors des pas que je conduisais dans la neige en fait. La neige, l'ivresse, la puissance... C'était dément, comme une transcendance, mais la transcendance elle te projette à l'extérieur de toi et là c'était tout à fait le contraire, j'étais projetée à l'intérieur de mon propre corps, parce que c'était comme si je ne l'avais jamais autant senti. Tous les possibles s'ouvraient à moi. Le bonheur total.

     Plus tard je me suis résignée à remettre mes chaussettes et mes chaussures pour de bon, j'avais les mains toutes engourdies et je ne savais plus tellement comment bouger mon corps à part pour marcher... J'ai repris la route en sens inverse, mes pas chaussés dans la neige tassée sous les lampadaires. J'ai marché, j'ai couru, tout était égal, et j'ai laissé derrière moi le parking de neige. Quand je suis rentrée, on m'a demandé si j'avais fait une bonne balade, on m'a dit que j'avais pris du temps. J'ai dit : je me suis un peu perdue à un moment, c'était presque vrai... Je n'ai rien dit de l'extase de mes pas nus dans la neige, j'ai juste dit que j'avais bien marché malgré tout, et puis après je me suis tue. Mais là-haut, sur un parking, il y avait encore toutes ces traces de pieds nus, les seules traces de ma chorégraphie, de mon moment d'absolu.


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  •  La première fois que je l'ai vue, c'était à son cours de danse, et j'ai tout de suite cru qu'elle était nulle. C'était comme si elle bégayait des pieds, elle ne les mettait jamais où il fallait, elle avait toujours l'air d'avoir un temps de retard, d'hésiter, de ne pas savoir ce qu'il fallait faire — elle était à la ramasse, quoi. Elle avait les yeux baissés, aussi, tout le temps, comme pour essayer – mais en vain – de surveiller ses pattes maladroites. J'ai souri, et je me suis dit : Je ne ferais pas mieux, à sa place. Ou bien, sans doute était-ce formulé ainsi dans ma tête : Elle ne fait pas mieux que ce que moi je pourrais. Qu'importe.

     Après ça, je ne l'ai plus recroisée avant deux ou trois semaines. Ce n'était pas faute de passer au même endroit hebdomadairement, mais elle semblait ne plus fréquenter son cours de danse. Peut-être, après tout, avait-elle abandonné l'idée d'apprendre à danser.

     

     Et puis je l'ai revue, un jour, tout à fait par hasard. Elle venait toujours au cours de danse, en réalité : seulement, elle n'était pas dans le cours des débutants, mais dans celui de l'heure d'après, le cours de niveau avancé. Elle, qui bégayait des pieds. Stupeur. Stupeur et agacement, aussi, car comment se faisait-il qu'une personne que je pensais (pour une fois !) aussi peu douée que moi pour la danse se permette un tel pied-de-nez à mon jugement, en intégrant le cours avancé alors qu'il ne m'avait pas fallu plus de cinq secondes pour déterminer qu'elle était définitivement plus nulle que tous les autres ? C'était absurde.

     Alors je me suis mise à la guetter, pour comprendre comment il était possible qu'elle ait été admise dans ce cours réservé aux danseurs confirmés. Elle y avait l'air, évidemment, tout aussi perdue qu'au cours des débutants, comme si elle trébuchait à chaque pas. Comme si elle bégayait des pieds. Ce n'est qu'au bout d'un certain temps que j'ai fini par comprendre ce qui était surprenant là-dedans : c'était que, bien que les chorégraphies soient beaucoup plus complexes (y compris pour les spectateurs), elle semblait avoir le même train de retard que lorsque je l'avais vue au cours débutant. Elle était égale à elle-même, ni plus ni moins maladroite qu'avant par rapport aux pas de la professeure, là où n'importe quel élève du cours débutant aurait été bien embarrassé de devoir enchaîner plus de trois pas là.

     Décidément, le mystère m'échappait. Mais je tenais à le résoudre, alors je me suis entêtée à passer quelques minutes, chaque semaine, à son cours de danse. D'autres que moi aussi s'arrêtaient parfois pour regarder les quelques élèves du cours confirmés – elles n'étaient guère que quatre ou cinq, parfois moins. Il y avait une grande blonde au pull en cachemire rose, une dame à la silhouette altière qui glissait sans effort dans tous les enchaînements qu'on lui proposait et suscitait l'admiration de tout le monde ; une petite rouquine enjouée qui venait une fois sur deux, mais se débrouillait toujours pour suivre le rythme et rattraper les chorégraphies qu'elle avait manquées ; d'autres personnes encore dont j'ai oublié l'image. Et puis il y avait ma maladroite. Des cheveux châtains, ou bruns, je ne sais plus, attachés derrière un visage rond à lunettes, elle-même un peu potelée, un peu petite, un peu perdue : mignonne, à défaut d'être jolie. On n'aurait su dire si elle avait l'air d'une petite vieille ou d'une grande gamine. Mais elle avait des yeux noirs et humbles, des yeux de biche, et c'était elle qui me fascinait, elle et ses bégaiements chorégraphiques.

     

     Il m'a fallu plusieurs répétitions à suivre fixement ses jambes et ses grosses baskets pour finir par comprendre que le problème ne venait pas de sa capacité à suivre les pas. En réalité, elle faisait exactement les mêmes pas que les autres, elle suivait le rythme ; peut-être, oui, avait-elle parfois une seconde de retard, mais il n'y avait là rien qui justifie mon jugement. Non, ce qui me donnait l'illusion d'une telle maladresse, c'étaient ses jambes elles-mêmes : elle les avait tordues. La cheville avait un angle étrange, comme si on leur avait brisé la nuque, et le pied était, par conséquent, toujours posé de travers. La désarticulation était si burlesque qu'elle dénaturait chacun de ses pas.

     J'ai continué à la regarder jusqu'à la fin du semestre, la demoiselle Patte Folle. C'était que même en sachant ce qui la rendait si maladroite, ce qui lui donnait tant l'air de ne pas savoir danser, je n'arrivais pas à saisir la mécanique de son corps, le mécanisme qui changeait la synchronisation de ses pas en mouvement bancal ; la petite transformation unique qui tordait ses pieds de telle sorte que, si j'avais pu la soustraire mentalement, j'aurais été capable de voir l'harmonie avec laquelle elle dansait. J'avais beau scruter, je ne réussissais jamais à relier ma demoiselle aux autres danseuses : l'illusion était peut-être déjouée, mais pas l'impression. Et, peut-être aussi parce que l'essence de sa façon de se tenir m'échappait, je me suis attachée à ses bégaiements et à sa maladresse. Il y avait dedans quelque chose qui me touchait bien plus que la perfection aérienne de la danseuse blonde.

     Une autre chose aussi m'a échappé jusqu'au bout : souvent je me suis demandé à quoi elle ressemblait lorsqu'elle était simplement debout, immobile. Si elle se tenait droite ou bien de travers ; si ça se voyait que ses chevilles étaient bancales. Je crois que je l'ai vue plusieurs fois immobile, ça a forcément dû arriver, mais je n'en ai aucun souvenir. Chaque fois que je pensais qu'il fallait que je regarde, elle était en train de danser, ce n'était jamais le bon moment. À la fin du semestre, le cours de danse a cessé, et j'ai réalisé que je ne l'avais jamais vue immobile ; et que je n'aurais plus jamais cette occasion, ni de la voir immobile, ni de la revoir tout court, ni même de lui parler. (Pendant tout un semestre je l'avais regardée danser, et elle n'en avait sans doute aucune idée !) Le mystère de ses jambes m'échappait pour toujours désormais – désormais pour toujours pour moi elle serait Patte Folle, l'humble demoiselle qui dansait de travers.

     Cela fait plus de six mois maintenant. Parfois je me demande comment elle s'appelle.


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  •  Dans mon souvenir, je m'accroupis, doucement, et je ferme les yeux. Je ferme les yeux et je me dis que quand je les rouvrirai, n'importe quelle vue pourrait m'attendre. Je pourrais être n'importe où, face à n'importe quoi. Dans n'importe quel moment de ma vie. Je triche, un peu : je feins ne pas savoir. En réalité, il y a la caresse du soleil sur mes joues, et le brun chaud dont il peint mes paupières, quelques cris d'oiseaux au loin peut-être, tout autant de signes qui trahissent un printemps avancé ou la naissance de l'été. Mais je fais semblant de ne pas savoir. J'attends des secondes que je ne compte pas. Je me répète que tous les possibles sont à moi. Et puis d'un coup, j'ouvre les yeux.

     J'ouvre les yeux, et c'est l'éblouissement. Je suis au milieu d'un champ de coquelicots, il n'y a autour de moi et au-dessus de moi que des coquelicots, depuis ma position au milieu de la terre et des épis je ne vois que ça. Les coquelicots et le ciel, bleu, immense. Et puis la blancheur du soleil qui vient faire mousser ses bulles de lumière sur mes cils. C'est beau. C'est beau, vous n'imaginez même pas. C'est beau comme une image de film ou comme un tableau, c'est beau comme ces clichés qu'on n'imagine pas réels (si peu réels qu'ils en deviennent kitsch même, mais là c'est réel alors c'est beau), c'est beau et ça me frappe comme si c'était le premier jour de l'univers et qu'on venait de créer la beauté.

     Alors je ferme les yeux, et j'essaye d'oublier ce que j'ai vu. Je me dis que quand je les rouvrirai, je serai peut-être n'importe où ailleurs. Que n'importe quoi d'autre pourrait m'attendre. Je fais défiler des tableaux, je pourrais être au milieu d'une rue, d'une basse-cour, d'une terrasse, n'importe, sur n'importe quel continent du monde. Qui sait qui je serai quand je rouvrirai les yeux ? Alors je rouvre les yeux, et je suis encore là, au milieu du rouge flamboyant des coquelicots, sous le bleu du ciel et le blanc du soleil. Et c'est beau, c'est un délire, je pourrais mourir de joie au milieu de cette beauté.

     Plus tard je me suis relevée, lentement. Je me suis mise à la hauteur des coquelicots puis je les ai dépassés, je me suis mise à surplomber le champ et j'étais toujours entourée par les coquelicots et le champ s'étalait devant moi, avec les coquelicots, les épis de blés pas mûrs, un saule pleureur et des arbres là-bas, et le chemin, et la route plus loin, mais le champ surtout, le moire du vert et du doré éclaboussé par le rouge des coquelicots. Et moi au milieu de l'éclaboussure.

     

     Plus tard encore je me suis dit que si cinq ans plus tôt on m'avait dit que j'ouvrirais les yeux au milieu des coquelicots, je n'aurais pas compris. J'aurais été incapable d'imaginer les chemins de terre et de bouleversements qui m'avaient menée à m'accroupir dans ce champ. Si cinq ans plus tôt, on m'avait montré cette image, si on m'avait dit, Décaféine, voilà où tu seras dans cinq ans, je n'aurais véritablement pu avoir aucune idée de ce que cela signifiait : ni du lieu où j'étais, ni des pensées qui m'y avaient conduites, ni de mes doutes et euphories, ni de ce que je faisais ou devenais par ailleurs. Et de fait, bien que cela ne remonte qu'à quelques mois, je ne me souviens plus aujourd'hui des questions qui hantaient mes pas ce jour-là. Je me souviens que j'étais, oui, profondément amoureuse, de la vie, du monde, de la beauté, de quelqu'un aussi sans doute ; mais le reste m'échappe, s'est effacé derrière les coquelicots, tout comme eux-mêmes s'étaient effacés trois jours après, quand j'y suis retournée.

     Je trouve cette idée merveilleuse, sans savoir véritablement pourquoi – que ce moment ait existé et qu'il se soit inscrit dans ma mémoire poétique, comme indépendamment des circonstances qui ont mené à sa réalisation. Il y a quelques semaines, on m'a demandé où est-ce que je m'imaginais, dans cinq ans. J'ai fermé les yeux. Dans cinq ans, je me voyais les ouvrir au milieu d'un champ de coquelicots. Tout aura sans doute changé, mais je n'ai pas besoin de savoir le nom du pays, ni ce que je fais, ni rien du monde ni de moi : je veux juste pouvoir goûter encore la beauté du monde comme hors du monde, ces pétales rouges et ce ciel bleu. Le reste importe peu.

     Je crois ce que j'aime avant tout, c'est l'idée que chaque fois que je ferme les yeux, peu importe ce qui m'habite et me traverse, je puisse faire jaillir ce paysage, qu'il me soit possible d'imaginer qu'en les rouvrant, je serai à nouveau ici, là-bas.

     Parfois, je ferme les yeux, très fort, et je rêve que je les rouvre dans mon champ de coquelicots. Et ciel que c'est beau.


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  •  Il y a quelques années, un aveugle a déménagé dans mon immeuble. Dès les premières fois où je l'ai croisé, à l'entrée de l'immeuble ou dans la rue, il m'a fait une grande impression. Déjà, évidemment, il était aveugle : et pour la jeune personne que j'étais alors, c'était impressionnant, un aveugle. Je n'avais dû en voir que deux ou trois fois dans ma vie à ce moment-là, aussi la cécité me paraissait-elle être quelque chose d'exceptionnel, et le fait que ce nouveau voisin en soit doté lui conférait tout de suite une aura particulière. La cécité n'est pas un handicap comme les autres. Les aveugles ne sont pas privés d'une capacité quelconque, ils sont privés d'un sens, peut-être le plus éthéré de tous : ce qui ne les touche pas, ce qui ne parvient pas jusqu'à eux, ils ne peuvent le percevoir. Comme le monde doit sembler grand, quand il n'y a autour de soi que l'immédiate proximité, et, derrière, la confusion, l'inconnu, le néant, le vide immense et noir ! Car avec la vue, c'est aussi un horizon et un rapport au monde qu'il ne leur est pas donné d'avoir. Cela est même sans doute plus particulièrement marqué chez les aveugles de naissance, qui ne peuvent même pas concevoir ce dont ils sont privés, et vivent dans une obscurité éternelle. Je ne sais pas si l'aveugle de mon immeuble était aveugle de naissance ou non, mais toujours est-il qu'il était aveugle, et que cela m'impressionnait beaucoup. C'est difficile de se représenter la vie d'un aveugle, mais chaque essai m'a menée à la conclusion qu'il fallait développer beaucoup d'attention aux choses et un certain nombre de talents qu'on ne pouvait pas apprendre autrement qu'en étant aveugle. La cécité fait de vous presque un (super-)héros. Et le mien, ou plutôt celui de mon immeuble, était mon héros personnel.

     Car il n'était pas seulement aveugle : il était aussi jeune. Il devait avoir quelque chose comme vingt-cinq ans, la trentaine tout au plus. Les rares aveugles que j'avais croisés dans la rue jusque-là étaient terriblement âgés, cumulant rides et blancheur des cheveux : aussi, la jeunesse de cet aveugle, fût-elle en réalité quelque chose de tout à fait banal (car après tout, tous les aveugles ont déjà été jeunes), me paraissait d'une nouveauté rafraîchissante. Elle apportait, au sens propre du terme, un petit coup de jeune à la catégorie des aveugles. C'était la preuve que la cécité n'était pas forcément liée à l'inertie ou l'apathie que j'avais pu lire auparavant sur les visages des aveugles que j'avais croisés. L'aveugle de mon immeuble était jeune, et il incarnait l'énergie qu'on aime donner à la jeunesse : il était mince, vif dans sa façon de se mouvoir, et il souriait tout le temps. Surtout, il avait toujours l'air détendu, et de ce que je percevais, il était heureux, peut-être même joyeux. Il était aussi noir (ou tout du moins métisse), et comme il portait des lunettes noires elles aussi, je crois que ça contribuait à faire de lui le cliché du mec afro-américain cool qu'on voit parfois dans les films.

     Cool, c'était vraiment le mot pour définir son attitude, son aura, l'image que je me faisais de lui. Souvent, quand je le croisais, il promenait son chien en sifflotant ou en fumant une clope — un autre attribut de sa coolitude, il faut l'avouer —, et ça me mettait de bonne humeur de le voir, juste le voir être souriant et de bonne humeur lui aussi. Chaque fois que je le rencontrais, je ne manquais pas de lui dire bonjour, et il me répondait en tournant toujours la tête au bon endroit. Il ne semblait par ailleurs jamais handicapé par sa cécité, ce qui le rendait d'autant plus admirable à mes yeux, sans jamais trébucher ni être hésitant dans ses gestes, trouvant sa boîte aux lettres avec aisance en comptant le nombre de boîtes aux lettres à partir de la droite, et prenant toujours les escaliers pour monter les étages. A ce stade de mon portrait, je dois avouer que même si je prenais toujours soin de l'observer avec attention, je ne savais pas grand-chose de lui : il avait un jeune frère maigrelet que j'avais dû croiser une fois ou deux, sa boîte aux lettres portait le numéro 93, il vivait au troisième étage. Et son chien s'appelait Hugo.

     Je savais le prénom de son chien parce que je le lui avais demandé, une fois. Il avait un beau chien, un grand labrador noir aux yeux pétillant et à l'air adorable, dont j'étais sûre que tous les enfants de l'immeuble devaient être fan, et qui m'avait même séduite. Il me faisait penser à l'image que je me faisais de Patmol dans Harry Potter, et surtout, il était parfaitement assorti avec son maître : démarche vive chez l'un et décontractée chez l'autre, poil brillant chez l'un, nonchalance chez l'autre. Même aura, même coolitude. Un jour que je les avais croisés tous deux dans le hall de l'entrée, j'avais dit bonjour à l'un, j'avais caressé l'autre... Puis, au moment où je repartais, sur une impulsion, je m'étais retournée, j'avais fait demi-tour et, sans trop réfléchir, je lui avais demandé comment s'appelait son chien. Je lui ai demandé un peu comme j'avais posé la même question au mendiant, sans m'accroupir cette fois-ci, mais un peu maladroitement, sûrement, de façon précipitée, vite, avant de ne plus oser. (Demander son prénom, c'était ma façon de les traiter comme de vraies personnes, de les sortir de l'anonymat des noms communs dans ma tête. C'était important, pour moi.) Je lui ai demandé, donc, et de sa voix tranquille, sans s'étonner, il m'a dit que son chien s'appelait Hugo. Alors, j'ai dû bafouiller quelque chose comme D'accord, merci, et puis je suis repartie. Ce n'est que dans l'ascenseur que j'ai réalisé que je ne lui avais pas demandé son prénom, à lui.

     Je n'ai jamais eu l'occasion de lui demander son prénom. Chaque fois que j'y repensais, j'étais terriblement gênée de me dire que j'avais demandé le prénom de son chien, et que je n'avais même pas pris la peine, même pas pensé à lui demander son propre prénom. Mais je n'ai jamais eu l'occasion de me rattraper soit que je ne l'aie plus recroisé que rapidement, soit qu'il ait été en train de parler à d'autres gens, soit que j'aie oublié, par la suite, et puis il fallait aussi ajouter que je ne le croisais que rarement. Il est donc resté l'aveugle, dans ma tête, mais pas n'importe lequel, l'Aveugle, le modèle. Celui dont j'aurais peut-être aimé avoir l'aura, celui dont, c'était certain, je voulais m'inspirer pour faire les personnages de mes sagas. Je voulais attraper cette coolitude, je voulais la transposer dans mes imaginaires. Parce que ça me mettait de bonne humeur, rien que de penser à lui.

     

     Et puis un jour, alors que je rentrais chez moi avec mes parents, nous avons vu des tâches de sang dans le hall de l'entrée. C'était un filet très mince de gouttelettes brunes qui avaient descendu les escaliers de façon sporadique, et qui avaient séché sur le sol : rien de spectaculaire en vérité, c'étaient même des tâches plutôt insignifiantes, et je n'y aurais sans doute pas prêté attention si on ne m'avait pas dit que c'était du sang. Il s'est avéré plus tard qu'il s'agissait du sang du jeune frère de mon aveugle, le maigrelet. Il se faisait souvent battre par son grand frère chez qui il habitait, alors, parfois, quand les coups devenaient trop violents, il allait se réfugier dans la cave de l'immeuble, parce que là au moins il pouvait dormir tranquille.

     Les tâches de sang ont fait scandale, et ils ont fini par partir, tous les deux. J'ai appris un peu après que l'aveugle avait été marié, autrefois. Il avait eu une femme, qu'il avait aussi battue, paraît-il. Elle l'avait quitté le jour où il lui avait cassé le poignet.

     Parfois, je repense à ce jeune frère maigrelet, auquel je n'avais jamais vraiment prêté attention, sinon pour le trouver cool par déteinte, moins charismatique que son grand frère, quand même. Il avait à peine plus que mon âge, je crois. Parfois je me demande ce qu'il serait advenu si je l'avais rencontré ce que j'aurais connu de lui si je l'avais connu. Parfois je me demande ce qu'il devient aussi. S'il continue de s'enfuir dans les caves des immeubles pour échapper aux coups, ou s'il est heureux. Ou peut-être les deux, si c'est possible.

     Mais le plus souvent, c'est à l'Aveugle que je repense. Je repense à lui, et je repense à ce que j'ai appris de lui, à la fin. Il ne devait sans doute pas avoir une vie facile : on m'a dit que c'était dur, d'être aveugle, que ça pouvait rendre malheureux, que ça pouvait frustrer. Que peut-être que c'était ça qui l'avait rendu violent. Mais je me souviens de l'avoir vu si souriant, si nonchalant, chaque fois que je le croisais.

     Après toutes ces années, ça ne me fait plus sourire de penser à lui : et pourtant, chaque fois que je pense à lui, je ne peux pas m'en empêcher, je vois le type détendu et enjoué, et je me souviens que je le trouvais cool.


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  •   Quand j'étais au lycée, tous les soirs sur le chemin du retour, je croisais un mendiant. C'était toujours le même, avec son franc sourire, son regard vif et son chapeau miteux, toujours assis à la même place sur son sac devant la bouche de métro, à côté de la boulangerie. Il avait une petite barbe, pas rasée mais entretenue quand même, d'un gris qui trahissait son âge avancé, et la saleté aussi, un peu.

     Chaque fois que je le voyais, je lui disais bonjour en souriant, et il me répondait par un même grand sourire, il hochait la tête, levait son chapeau à mon encontre ou me faisait un signe. Je ne sais pas s'il faisait ça à tout le monde, ou si avec le temps il avait fini par me reconnaître quand je passais, mais j'aimais bien me faire l'illusion que c'était parce qu'il me reconnaissait. Je m'étais attachée à lui et à l'idée de le voir chaque jour, et j'étais déçue quand je m'apercevais qu'il n'était pas là, parti acheter du pain à la boulangerie ou caché quelque part ailleurs. Parfois, il m'arrivait de lui donner une pièce quand j'en avais dans ma poche ; le plus souvent, c'était quand il était parti en laissant son chapeau à sa place que je glissais une pièce dedans.

     Pendant longtemps, je me suis demandé comment il s'appelait. A force de le saluer tous les jours, j'avais fini par le considérer comme un ami, et je trouvais ça dommage de ne pas savoir son prénom. Je crois aussi qu'il y avait quelque chose de dégradant pour lui, un peu comme de l'atteinte à la dignité, de l'appeler le mendiant dans ma tête – de le réduire à ça, alors que j'aurais voulu le traiter comme une personne. Un certain nombre de fois, j'ai voulu lui demander comment il s'appelait, un certain nombre de fois j'ai même été sur le point de le faire, mais je ne sais pas pourquoi, je m'arrêtais au dernier moment, je n'osais pas. C'était terriblement bête de ne pas oser, car après tout ça ne coûtait rien, et même au contraire, je sentais que je me devais de lui demander, ne serait-ce que pour réellement le traiter comme un égal, comme je le voulais, ou pour engager un dialogue amical. Mais non, je ne sais pas pourquoi, je n'osais pas ; et chaque fois, je m'en voulais un peu de ne pas avoir osé, en me promettant de vraiment le faire la fois suivante – chose que je ne faisais finalement jamais.

     Et puis un jour, j'ai osé. Je l'ai fait. Je suis passée devant lui, comme à l'habitude, et je l'ai salué en souriant, et il a levé son chapeau vers moi en souriant aussi. J'ai voulu continuer mon chemin comme je le faisais tous les jours, mais trois pas plus tard, je me suis arrêtée et je me suis dit que j'aurais dû lui demander. Je ne sais pas tout à fait pourquoi ce jour-là je me suis arrêtée au lieu de continuer mon chemin, pourquoi ce jour-là j'ai osé alors que je n'avais jamais réussi à oser ; peut-être que c'était cette pensée implacable que si tu ne le fais pas aujourd'hui, tu ne le feras jamais, ou peut-être la voix du défi dans ma tête – bah alors, tu n'es pas cap ? –, mais toujours est-il que ce jour-là, je me suis arrêtée, et j'ai fait demi-tour. Je suis retournée vers lui en courant presque, je me suis baissée pour me mettre à sa hauteur, et puis j'ai demandé, un peu maladroitement : « Euh... En fait... Je me demandais... Vous vous appelez comment ? » Je n'étais pas tout à fait à l'aise, je me sentais un peu intrusive, d'un coup – socialement, c'était peut-être trop inhabituel de demander son prénom à un mendiant. Il m'a souri, il m'a regardée et il m'a répondu quelque chose que je n'ai pas compris. Je me suis donc tout à fait accroupie et je me suis penchée vers lui, et j'ai répété la question, mais c'était encore quelque chose de tout à fait inintelligible, quelque chose d'imprononçable, qui tenait plus du gargouillis qu'autre chose. J'étais encore plus mal à l'aise d'un coup, et j'ai retenté une dernière fois, je lui ai demandé de répéter, et il m'a répété la même chose. Impossible de tirer quoi que ce soit de cette réponse. Alors, comme trois fois, c'était trop, j'ai hoché la tête, un peu désemparée, et j'ai dit un grand « Ah, d'accord ! » en souriant, puis je me suis relevée, je lui ai dit au revoir et je suis repartie.

     Je n'ai jamais su son prénom. Je n'ai même jamais su pourquoi je n'avais pas su, pourquoi je n'avais pas compris sa réponse. Peut-être qu'il avait du mal à articuler, peut-être qu'il avait perdu l'habitude de parler, ou peut-être que c'était absolument une autre langue aux sonorités que je ne connaissais pas. Peut-être aussi qu'il ne parlait pas le français, peut-être qu'il n'avait pas compris ma question. Peut-être... Je ne sais pas. Je ne sais pas, je n'ai jamais su. Je n'ai jamais osé aller lui redemander. Je le croise beaucoup moins souvent maintenant, parce que je passe par un autre chemin. Il m'arrive encore de le voir, et je ne manque jamais de le saluer. Il me répond toujours par un grand sourire et en hochant la tête, en levant son chapeau ou en me faisant un signe. Mais chaque fois que je le vois, je pense que j'aurais aimé savoir son prénom, et que je n'ai jamais pu le savoir, et je pense aussi que, plus terrible encore, je lui ai posé la question, et que je n'ai pas compris la réponse.

     Encore maintenant, je me demande comment il s'appelle.


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