• Portrait (1)

     Quand j'étais au lycée, tous les soirs sur le chemin du retour, je croisais un mendiant. C'était toujours le même, avec son franc sourire, son regard vif et son chapeau miteux, toujours assis à la même place sur son sac devant la bouche de métro, à côté de la boulangerie. Il avait une petite barbe, pas rasée mais entretenue quand même, d'un gris qui trahissait son âge avancé, et la saleté aussi, un peu.

     Chaque fois que je le voyais, je lui disais bonjour en souriant, et il me répondait par un même grand sourire, il hochait la tête, levait son chapeau à mon encontre ou me faisait un signe. Je ne sais pas s'il faisait ça à tout le monde, ou si avec le temps il avait fini par me reconnaître quand je passais, mais j'aimais bien me faire l'illusion que c'était parce qu'il me reconnaissait. Je m'étais attachée à lui et à l'idée de le voir chaque jour, et j'étais déçue quand je m'apercevais qu'il n'était pas là, parti acheter du pain à la boulangerie ou caché quelque part ailleurs. Parfois, il m'arrivait de lui donner une pièce quand j'en avais dans ma poche ; le plus souvent, c'était quand il était parti en laissant son chapeau à sa place que je glissais une pièce dedans.

     Pendant longtemps, je me suis demandé comment il s'appelait. A force de le saluer tous les jours, j'avais fini par le considérer comme un ami, et je trouvais ça dommage de ne pas savoir son prénom. Je crois aussi qu'il y avait quelque chose de dégradant pour lui, un peu comme de l'atteinte à la dignité, de l'appeler le mendiant dans ma tête – de le réduire à ça, alors que j'aurais voulu le traiter comme une personne. Un certain nombre de fois, j'ai voulu lui demander comment il s'appelait, un certain nombre de fois j'ai même été sur le point de le faire, mais je ne sais pas pourquoi, je m'arrêtais au dernier moment, je n'osais pas. C'était terriblement bête de ne pas oser, car après tout ça ne coûtait rien, et même au contraire, je sentais que je me devais de lui demander, ne serait-ce que pour réellement le traiter comme un égal, comme je le voulais, ou pour engager un dialogue amical. Mais non, je ne sais pas pourquoi, je n'osais pas ; et chaque fois, je m'en voulais un peu de ne pas avoir osé, en me promettant de vraiment le faire la fois suivante – chose que je ne faisais finalement jamais.

     Et puis un jour, j'ai osé. Je l'ai fait. Je suis passée devant lui, comme à l'habitude, et je l'ai salué en souriant, et il a levé son chapeau vers moi en souriant aussi. J'ai voulu continuer mon chemin comme je le faisais tous les jours, mais trois pas plus tard, je me suis arrêtée et je me suis dit que j'aurais dû lui demander. Je ne sais pas tout à fait pourquoi ce jour-là je me suis arrêtée au lieu de continuer mon chemin, pourquoi ce jour-là j'ai osé alors que je n'avais jamais réussi à oser ; peut-être que c'était cette pensée implacable que si tu ne le fais pas aujourd'hui, tu ne le feras jamais, ou peut-être la voix du défi dans ma tête – bah alors, tu n'es pas cap ? –, mais toujours est-il que ce jour-là, je me suis arrêtée, et j'ai fait demi-tour. Je suis retournée vers lui en courant presque, je me suis baissée pour me mettre à sa hauteur, et puis j'ai demandé, un peu maladroitement : « Euh... En fait... Je me demandais... Vous vous appelez comment ? » Je n'étais pas tout à fait à l'aise, je me sentais un peu intrusive, d'un coup – socialement, c'était peut-être trop inhabituel de demander son prénom à un mendiant. Il m'a souri, il m'a regardée et il m'a répondu quelque chose que je n'ai pas compris. Je me suis donc tout à fait accroupie et je me suis penchée vers lui, et j'ai répété la question, mais c'était encore quelque chose de tout à fait inintelligible, quelque chose d'imprononçable, qui tenait plus du gargouillis qu'autre chose. J'étais encore plus mal à l'aise d'un coup, et j'ai retenté une dernière fois, je lui ai demandé de répéter, et il m'a répété la même chose. Impossible de tirer quoi que ce soit de cette réponse. Alors, comme trois fois, c'était trop, j'ai hoché la tête, un peu désemparée, et j'ai dit un grand « Ah, d'accord ! » en souriant, puis je me suis relevée, je lui ai dit au revoir et je suis repartie.

     Je n'ai jamais su son prénom. Je n'ai même jamais su pourquoi je n'avais pas su, pourquoi je n'avais pas compris sa réponse. Peut-être qu'il avait du mal à articuler, peut-être qu'il avait perdu l'habitude de parler, ou peut-être que c'était absolument une autre langue aux sonorités que je ne connaissais pas. Peut-être aussi qu'il ne parlait pas le français, peut-être qu'il n'avait pas compris ma question. Peut-être... Je ne sais pas. Je ne sais pas, je n'ai jamais su. Je n'ai jamais osé aller lui redemander. Je le croise beaucoup moins souvent maintenant, parce que je passe par un autre chemin. Il m'arrive encore de le voir, et je ne manque jamais de le saluer. Il me répond toujours par un grand sourire et en hochant la tête, en levant son chapeau ou en me faisant un signe. Mais chaque fois que je le vois, je pense que j'aurais aimé savoir son prénom, et que je n'ai jamais pu le savoir, et je pense aussi que, plus terrible encore, je lui ai posé la question, et que je n'ai pas compris la réponse.

     Encore maintenant, je me demande comment il s'appelle.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 6 Juin à 12:09

    Hey,

    C'est super joli ton histoire, c'est vraiment dommage que tu n'es pas compris son prénom, mais c'est vrai que parfois on ne comprend vraiment rien de ce qu'une personne peut dire ! Il  y a un homme aussi dans ma ville, il joue du violon et a un chapeau haut de forme, je le croise souvent en ville, il est un peu partout, je lui dis toujours bonjour, une fois il m'a fait un baise main car je lui avais donné cinq euros, bien que plus que ce que je donnais d'habitude ! J'aime ce genre de personne, ils font vivre la ville et donne de l'espoir à notre quotidien, j'aimerai vraiment qu'ils aient tous un foyer où rentrer le soir...

    Bye !

      • Mardi 12 Juin à 01:33

        C'est le genre de personne avec qui il est bon d'échanger un sourire, oui... Ils habitent la rue, mais à force on se demande s'ils n'en deviennent pas quelque part les esprits. Merci pour ton commentaire et ton partage en tous cas, ça fait plaisir ^-^ Souris à ton monsieur de ma part la prochaine fois que tu le croises !

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