• Portrait (2)

     Il y a quelques années, un aveugle a déménagé dans mon immeuble. Dès les premières fois où je l'ai croisé, à l'entrée de l'immeuble ou dans la rue, il m'a fait une grande impression. Déjà, évidemment, il était aveugle : et pour la jeune personne que j'étais alors, c'était impressionnant, un aveugle. Je n'avais dû en voir que deux ou trois fois dans ma vie à ce moment-là, aussi la cécité me paraissait-elle être quelque chose d'exceptionnel, et le fait que ce nouveau voisin en soit doté lui conférait tout de suite une aura particulière. La cécité n'est pas un handicap comme les autres. Les aveugles ne sont pas privés d'une capacité quelconque, ils sont privés d'un sens, peut-être le plus éthéré de tous : ce qui ne les touche pas, ce qui ne parvient pas jusqu'à eux, ils ne peuvent le percevoir. Comme le monde doit sembler grand, quand il n'y a autour de soi que l'immédiate proximité, et, derrière, la confusion, l'inconnu, le néant, le vide immense et noir ! Car avec la vue, c'est aussi un horizon et un rapport au monde qu'il ne leur est pas donné d'avoir. Cela est même sans doute plus particulièrement marqué chez les aveugles de naissance, qui ne peuvent même pas concevoir ce dont ils sont privés, et vivent dans une obscurité éternelle. Je ne sais pas si l'aveugle de mon immeuble était aveugle de naissance ou non, mais toujours est-il qu'il était aveugle, et que cela m'impressionnait beaucoup. C'est difficile de se représenter la vie d'un aveugle, mais chaque essai m'a menée à la conclusion qu'il fallait développer beaucoup d'attention aux choses et un certain nombre de talents qu'on ne pouvait pas apprendre autrement qu'en étant aveugle. La cécité fait de vous presque un (super-)héros. Et le mien, ou plutôt celui de mon immeuble, était mon héros personnel.

     Car il n'était pas seulement aveugle : il était aussi jeune. Il devait avoir quelque chose comme vingt-cinq ans, la trentaine tout au plus. Les rares aveugles que j'avais croisés dans la rue jusque-là étaient terriblement âgés, cumulant rides et blancheur des cheveux : aussi, la jeunesse de cet aveugle, fût-elle en réalité quelque chose de tout à fait banal (car après tout, tous les aveugles ont déjà été jeunes), me paraissait d'une nouveauté rafraîchissante. Elle apportait, au sens propre du terme, un petit coup de jeune à la catégorie des aveugles. C'était la preuve que la cécité n'était pas forcément liée à l'inertie ou l'apathie que j'avais pu lire auparavant sur les visages des aveugles que j'avais croisés. L'aveugle de mon immeuble était jeune, et il incarnait l'énergie qu'on aime donner à la jeunesse : il était mince, vif dans sa façon de se mouvoir, et il souriait tout le temps. Surtout, il avait toujours l'air détendu, et de ce que je percevais, il était heureux, peut-être même joyeux. Il était aussi noir (ou tout du moins métisse), et comme il portait des lunettes noires elles aussi, je crois que ça contribuait à faire de lui le cliché du mec afro-américain cool qu'on voit parfois dans les films.

     Cool, c'était vraiment le mot pour définir son attitude, son aura, l'image que je me faisais de lui. Souvent, quand je le croisais, il promenait son chien en sifflotant ou en fumant une clope — un autre attribut de sa coolitude, il faut l'avouer —, et ça me mettait de bonne humeur de le voir, juste le voir être souriant et de bonne humeur lui aussi. Chaque fois que je le rencontrais, je ne manquais pas de lui dire bonjour, et il me répondait en tournant toujours la tête au bon endroit. Il ne semblait par ailleurs jamais handicapé par sa cécité, ce qui le rendait d'autant plus admirable à mes yeux, sans jamais trébucher ni être hésitant dans ses gestes, trouvant sa boîte aux lettres avec aisance en comptant le nombre de boîtes aux lettres à partir de la droite, et prenant toujours les escaliers pour monter les étages. A ce stade de mon portrait, je dois avouer que même si je prenais toujours soin de l'observer avec attention, je ne savais pas grand-chose de lui : il avait un jeune frère maigrelet que j'avais dû croiser une fois ou deux, sa boîte aux lettres portait le numéro 93, il vivait au troisième étage. Et son chien s'appelait Hugo.

     Je savais le prénom de son chien parce que je le lui avais demandé, une fois. Il avait un beau chien, un grand labrador noir aux yeux pétillant et à l'air adorable, dont j'étais sûre que tous les enfants de l'immeuble devaient être fan, et qui m'avait même séduite. Il me faisait penser à l'image que je me faisais de Patmol dans Harry Potter, et surtout, il était parfaitement assorti avec son maître : démarche vive chez l'un et décontractée chez l'autre, poil brillant chez l'un, nonchalance chez l'autre. Même aura, même coolitude. Un jour que je les avais croisés tous deux dans le hall de l'entrée, j'avais dit bonjour à l'un, j'avais caressé l'autre... Puis, au moment où je repartais, sur une impulsion, je m'étais retournée, j'avais fait demi-tour et, sans trop réfléchir, je lui avais demandé comment s'appelait son chien. Je lui ai demandé un peu comme j'avais posé la même question au mendiant, sans m'accroupir cette fois-ci, mais un peu maladroitement, sûrement, de façon précipitée, vite, avant de ne plus oser. (Demander son prénom, c'était ma façon de les traiter comme de vraies personnes, de les sortir de l'anonymat des noms communs dans ma tête. C'était important, pour moi.) Je lui ai demandé, donc, et de sa voix tranquille, sans s'étonner, il m'a dit que son chien s'appelait Hugo. Alors, j'ai dû bafouiller quelque chose comme D'accord, merci, et puis je suis repartie. Ce n'est que dans l'ascenseur que j'ai réalisé que je ne lui avais pas demandé son prénom, à lui.

     Je n'ai jamais eu l'occasion de lui demander son prénom. Chaque fois que j'y repensais, j'étais terriblement gênée de me dire que j'avais demandé le prénom de son chien, et que je n'avais même pas pris la peine, même pas pensé à lui demander son propre prénom. Mais je n'ai jamais eu l'occasion de me rattraper soit que je ne l'aie plus recroisé que rapidement, soit qu'il ait été en train de parler à d'autres gens, soit que j'aie oublié, par la suite, et puis il fallait aussi ajouter que je ne le croisais que rarement. Il est donc resté l'aveugle, dans ma tête, mais pas n'importe lequel, l'Aveugle, le modèle. Celui dont j'aurais peut-être aimé avoir l'aura, celui dont, c'était certain, je voulais m'inspirer pour faire les personnages de mes sagas. Je voulais attraper cette coolitude, je voulais la transposer dans mes imaginaires. Parce que ça me mettait de bonne humeur, rien que de penser à lui.

     

     Et puis un jour, alors que je rentrais chez moi avec mes parents, nous avons vu des tâches de sang dans le hall de l'entrée. C'était un filet très mince de gouttelettes brunes qui avaient descendu les escaliers de façon sporadique, et qui avaient séché sur le sol : rien de spectaculaire en vérité, c'étaient même des tâches plutôt insignifiantes, et je n'y aurais sans doute pas prêté attention si on ne m'avait pas dit que c'était du sang. Il s'est avéré plus tard qu'il s'agissait du sang du jeune frère de mon aveugle, le maigrelet. Il se faisait souvent battre par son grand frère chez qui il habitait, alors, parfois, quand les coups devenaient trop violents, il allait se réfugier dans la cave de l'immeuble, parce que là au moins il pouvait dormir tranquille.

     Les tâches de sang ont fait scandale, et ils ont fini par partir, tous les deux. J'ai appris un peu après que l'aveugle avait été marié, autrefois. Il avait eu une femme, qu'il avait aussi battue, paraît-il. Elle l'avait quitté le jour où il lui avait cassé le poignet.

     Parfois, je repense à ce jeune frère maigrelet, auquel je n'avais jamais vraiment prêté attention, sinon pour le trouver cool par déteinte, moins charismatique que son grand frère, quand même. Il avait à peine plus que mon âge, je crois. Parfois je me demande ce qu'il serait advenu si je l'avais rencontré ce que j'aurais connu de lui si je l'avais connu. Parfois je me demande ce qu'il devient aussi. S'il continue de s'enfuir dans les caves des immeubles pour échapper aux coups, ou s'il est heureux. Ou peut-être les deux, si c'est possible.

     Mais le plus souvent, c'est à l'Aveugle que je repense. Je repense à lui, et je repense à ce que j'ai appris de lui, à la fin. Il ne devait sans doute pas avoir une vie facile : on m'a dit que c'était dur, d'être aveugle, que ça pouvait rendre malheureux, que ça pouvait frustrer. Que peut-être que c'était ça qui l'avait rendu violent. Mais je me souviens de l'avoir vu si souriant, si nonchalant, chaque fois que je le croisais.

     Après toutes ces années, ça ne me fait plus sourire de penser à lui : et pourtant, chaque fois que je pense à lui, je ne peux pas m'en empêcher, je vois le type détendu et enjoué, et je me souviens que je le trouvais cool.

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  • Commentaires

    1
    Lundi 6 Janvier 2020 à 06:52

    C'est un beau texte ! (et un bon retour sur ekla ?) J'ai beaucoup aimé la fin, surtout par rapport à ta manière de le décrire au début. Et le passage sur le prénom du chien sonne très juste. Je n'arrivais pas à savoir si les répétitions me plaisaient ou non par endroits mais au final je pense bien que c'est le cas, ça rend ton style immersif, on a vraiment l'impression de s'accrocher à une de tes pensées au début du texte et de la suivre jusqu'à la fin ^^

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