• Réminiscences

     C'est amusant, parce qu'il me suffit parfois d'un rien, un bout de musique, un parfum (les parfums toujours), la vue d'un lieu, une parole (certains mots ou expressions, dans certaines langues, surtout), un aliment, une couleur, une évocation ou une pensée, que sais-je, pour avoir des réminiscences. Le phénomène est connu, bien sûr, et je ne prétends pas réinventer la madeleine de Proust (ni l'eau chaude, ni la machine à courber les bananes, par ailleurs). Mais ce qui me frappe dans certaines de ces réminiscences (sinon toutes), qui parfois ne durent qu'une seconde avant que le monde (le présent) ne les dissolvent comme un souffle une volute de fumée, c'est qu'elles sont profondément intangibles : je sais que d'un coup, pour un instant, je me suis retrouvée ailleurs. Mais comment ? Car ce que la réminiscence m'a apporté ne m'est pas apparu sous la forme d'une vision précise (la vision prédomine chez moi, quand il s'agit de saisir le monde avec acuité), ni même d'aucun autre des cinq sens. Par ailleurs, il serait réducteur de dire que la réminiscence m'apporte l'idée de la chose : l'idée est un concept, elle peut s'appeler quasiment sur commande – elle n'est pas assez viscérale pour une réminiscence.

     Non, je crois que la réminiscence est au-delà (ou bien précisément en-deçà ?) de l'idée : elle est dans l'essence. Ce que je capte l'espace d'un instant avant que cela ne m'échappe (le principe d'une réminiscence est qu'on ne peut s'en souvenir : elle se vit, simplement ; à partir du moment où l'on crée un souvenir de la réminiscence, alors celle-ci se fige, et meurt ; le souvenir et la réminiscence sont exclusifs l'un de l'autre, au fond), ce que je capte l'espace d'un instant avant que cela ne m'échappe, c'est l'essence même de la chose – ce qui la caractérise et que j'ai un jour perçu avec mes sens. Dans la réminiscence, ce qui m'apparaît n'a pas le temps de se constituer avec les sens : aussi bien est-ce viscéral.

     La réminiscence touche au point le plus sensible, celui où tous les sens se rejoignent et se confondent, où les couleurs peut-être sont la même chose que les sons, les parfums, les formes, tout le reste. (Souvent cette idée qu'il existe un lieu où ces choses se confondent me fascine. Peut-être parce que, tout en étant persuadée de cette possibilité, je suis incapable de saisir ce lieu.) Peut-être aussi est-ce cela qui rend les réminiscences si fortes, si vives : au-delà de l'événement, ou du lieu, ou qu'importe, qu'elle nous rapporte strictement intacts, elle nous fait voir une forme de pureté où les sens ne sont pas encore distincts les uns des autres. C'est la synesthésie suprême.

     (En parlant de synesthésie : hier, je me suis endormie en écoutant de la musique, involontairement. Au bord du sommeil, dans ma période hypnagogique, j'ai commencé à rêver que je percevais les musiques qui passaient sous forme d'images en noir et blanc, et les sons et les rythmes se retrouvaient dans les effets de contraste et de luminosité, dans la mise en relief des formes plus précisément. Je n'ai peut-être jamais mieux compris la musique qu'hier, ou du moins je n'ai sans doute jamais eu de perception aussi accrue des motifs musicaux, parce que j'étais au-delà du son. Mais je serais aujourd'hui bien incapable de restituer cette expérience de façon plus précise, de dire quelles musiques, quelles formes, quels contrastes... Il y a des choses dont la nature profonde échappe au souvenir. Les sensations sont faites pour être vivaces, après tout.)

     Parfois aussi je me demande si ce n'est pas un autre sens, même, un que je n'aurais pas encore appris à catégoriser comme tel – comme par exemple j'ai mis longtemps à comprendre que la perception de l'espace était un sens à part entière, qui ne pouvait être réduit à la vision et au toucher. Alors sans doute ce sens serait profondément lié aux autres qu'il rappelle... Je ne sais pas.

     Mais quand même : un rien, et d'un coup tous mes sens s'éveillent, au-delà même d'eux-mêmes, et y compris ceux que je ne connais peut-être pas encore, et à un point qui ne peut être convoqué sur commande. La transcendance.

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