• Rêves récurrents

     Souvent il y a la mer en arrière-plan, je ne sais pas pourquoi car nous n'avons jamais connu la mer ensemble, ni même jamais prévu d'y aller, mais il y a la mer en arrière-plan. C'est une mer grise et froide, il y a du vent, et le ciel est blanc, évidemment – comme si c'était seulement possible qu'il soit d'une autre couleur. Je le regarde et il me renvoie mon regard. Le regard est toujours le même, doux et brillant, toujours il se livre et pourtant toujours je crois qu'il recèle une énigme, peut-être parce que je n'ai jamais su l'épuiser. Parfois le regard s'accompagne d'un geste, toujours fugace, toujours plus vrai que nature, même après le réveil. Dans le rêve nous nous sommes croisés par hasard, et maintenant nous sommes là l'un à côté de l'autre, ou l'un face à l'autre, cela dépend des rêves, proches l'un de l'autre du moins. Il me regarde et ne dit rien, alors je lui pose les questions fatidiques. Est-ce qu'on sait que tu es là ? Ou sa variante : Qui est au courant que tu es là ? Parfois aussi : Est-ce que tu en as seulement le droit ? Ou bien : Est-ce encore un secret ? Plus déchirant : Es-tu venu seul ? (Et par là, j'entends : Es-tu seul ?)

     Pendant longtemps quand je faisais ces rêves je me demandais pourquoi la mer, pourquoi ce lieu qui n'avait été évoqué qu'une seule fois, au détour d'une conversation absolument insignifiante par ailleurs, à laquelle peut-être je n'aurais pas repensé si je n'avais pas rêvé de ces flots. Pourquoi un tel décor quand nous avions parlé avec passion de tant d'autres pays, que les retrouvailles auraient pu (et même auraient dû) être n'importe où ailleurs ? Mais un soir j'ai réalisé que ce détail en éclipsait un autre : mes rêves n'allaient jamais plus loin que les questions. La réponse à ces questions était toujours, comme tout le reste, pressentie, esquissée, jamais menée à terme (peut-être aussi parce que cela n'était pas possible). Dans cet endroit de solitude que la mer charriait derrière nous, nous étions incapables de résoudre le problème des frontières – géographiques, étatiques, éthiques, virtuelles.

     

    ***

     

     Nous sommes toujours à l'intérieur d'une maison où il fait chaud. C'est chez lui, toujours, pas toujours le même chez lui mais toujours chez lui, dans une chambre aux stores à moitié baissés, dans un salon à la lumière tamisée, près d'un feu de cheminée, dans un escalier. Nous sommes ensemble. Je ne le regarde pas. Je ne peux pas le regarder, en fait. Quelque chose cloche et je ne peux pas le regarder. Il me faut plusieurs minutes pour comprendre ce qui ne va pas : c'est que je ne devrais pas être là. Je n'ai aucune raison d'y être. Pire encore : lui ne le sait pas. Personne ne le sait en fait – car nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas seuls, mais je suis la seule à savoir. Dans mon rêve, problème de train, tempête de neige, contrainte familiale, peu importe mais nécessité fait loi, il n'est pas possible de repartir avant plusieurs jours. Il faut que je lui dise, le mensonge est insupportable, tout comme l'idée de devoir porter un rôle qui était pourtant mon identité vraie il n'y a pas si longtemps. Mais quand il me demande si tout va bien (évidemment, il se doute de quelque chose, il y a des impostures qui ne se dissimulent que mal), je ne peux pas lui répondre. Je réalise qu'il est impossible de lui dire la vérité, car alors ce serait insupportable pour lui aussi, plus que tout, et que je ne pourrais alors plus rester dans cet endroit que je donnerais tout pour quitter. La seule issue envisageable est de se taire jusqu'au moment ultime où le départ sera possible. À partir de là le rêve s'étiole : il n'est plus qu'étirement du temps de dérobades en dérobades, le masque à tenir mais le rôle à esquiver, et je n'arrive jamais à sa fin, bien sûr. L'indécence de devoir dire je te jure que je ne t'ai pas trahi, je suis partie avant, je pensais que tu savais, jamais sinon... m'est épargnée, à défaut de son anticipation angoissante. Seul le sursaut de réalité au réveil peut me sortir de cette situation, et me rappeler que je ne suis pas la seule à savoir, que tout le monde sait, que ça fait des mois.

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