• Tomber

     Je crois que fondamentalement, il y a quelque chose dans la chute auquel on ne peut, on ne pourra jamais s'habituer. Cet espèce de frisson soudain, ce tiraillement des entrailles qui vous prend de façon imprévue quand l'univers bascule, je crois que même lorsqu'on apprend à le maîtriser, on continue d'en subir la surprise, ne serait-ce qu'un instant. C'est quelque chose de délicieusement plaisant dans la chute ; que je trouve délicieusement plaisant, en tous cas.

     Et que j'ai toujours trouvé délicieusement plaisant, d'ailleurs, puisque je suis retombée – et c'est le cas de le dire – sur un texte, que j'avais écrit il y a à peu près 1 an et demi, sur le sujet. Aujourd'hui j'aurais sans doute d'autres mots, mais ce n'est pas très grave. Le texte me plaît, sans doute par la maladresse de sa spontanéité, si commune avec la chute, alors voici l'extrait concerné :

     

    Tout à l’heure, en dévalant les escaliers, j’ai failli tomber sur moi-même en trébuchant sur mon propre pied. J’ai été contrainte de me rattraper avec l’autre pied (ou bien alors le premier, dans le feu de l’action, je n’ai pas trop fait attention à distinguer mes pieds, et par ailleurs, si j’en avais été capable, je n’aurais sûrement pas trébuché : mais ce qu’il faut retenir, dans cette histoire, c’est que je ne suis pas tombée).

    Enfin bref, j’ai failli tomber, quoi. Je manque tout le temps de tomber, en marchant dans la rue, en courant, en montant les escaliers (ou bien en les descendant), en sautillant sur moi-même, et parfois même quand je ne bouge pas. J’imagine que mon équilibre n’a pas que ça à faire, de me faire tenir debout, et qu’il lui arrive d’avoir une seconde d’inattention : ou bien ce petit jeu l’amuse, peut-être. Car enfin, manquer de tomber, ce n’est pas tomber ! Et preuve en est : je tombe très rarement. Car je me rattrape !

    La sensation de manquer de tomber, puisqu’il me faut l’avouer, reste cependant loin d’être désagréable, et même au contraire, il y a quelque chose d’assez excitant de ne pas savoir, pendant une seconde, où est-ce qu’on va atterrir, et d’être en chute, en chute libre, libre et incontrôlée – jusqu’à, évidemment, que les réflexes ne me raccrochent à mes deux pieds. Le monde se retourne et se désordonne, et se remet juste après comme il était avant, comme si de rien n’était, bien solidement campé sous mes pieds, et moi, pendant une seconde, je me précipitais quelque part, comme si je volais, sans maîtriser mon vol, et c’est presque dommage, parfois, que la chute s’arrête – mais en même temps, quel serait son charme sinon, si elle n’était un instant tombé entre les autres, une simple esquisse d’imprévu ?

    Tomber, c’est cesser de contrôler sa vie, donc – puisque même quand je me rattrape, ce n’est pas vraiment moi qui y pense. C’est précipiter le présent, et, quand ce dernier ne s’incarne pas sous forme de béton sur ton visage, c’est vraiment plaisant. L’imprévu, de manière général, est plaisant : comme un sursaut venu donner plus de réalité à la vie.

     

     Plus loin, j'ajoutais encore :

     

    Et puis, de toute façon, dans un monde qui ne cesse de tomber sur lui-même, autrement dit, qui ne cesse de se re-prévoir et de se ré-imprévoir, il est bien difficile de distinguer où l’on va (et encore plus quand on tombe, parce que la chute, ça nous entraîne rarement là où on veut aller, à moins qu’on ne soit en train de dévaler les escaliers, et dans ce cas, ça s’appelle un mode de locomotion rapide à cabosses).

     

     

     Définitivement, j'aime l'idée de la chute.

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