• Pensées

     Fumerolles de pensées, au-dessus d'une tasse de café imaginaire ou s'échappant d'une rêverie décaféinée.

     Articles classés par ordre antéchronologique.

  •  Ces derniers temps, je me suis mise à utiliser D'acc dans mes messages. D'acc, ça veut dire : ouais, je vois ce que tu veux dire. Je suis d'accord avec toi. Je note l'information. Je n'ai rien à ajouter.

     D'acc c'est un peu court quand même comme mot, d'ailleurs ça n'en est qu'un demi : et sa brièveté a un petit côté je-m'en-foutiste. (Il y a quelques années, quelqu'un que je connaissais s'était offusqué parce qu'un ami avait répondu dekdek à un de ses pavés lyriques. L'indécence me fait encore sourire.)

     À chaque fois que je l'écris, je m'agace : je me dis que j'ai l'air de m'en battre la race, pire qu'un smiley ; alors qu'en vérité, je ne l'écris jamais qu'avec des personnes dont je ne me fous pas du tout, et que personne ne s'est jamais plaint de mes d'acc, au demeurant. Mais voilà, j'ai beau le remarquer chaque fois que je l'écris, et m'insupporter moi-même à l'écrire, je continue de l'utiliser, c'est plus fort que moi.

     (C'est la même chose avec janr à la place de genre à l'écrit, t'sais et frère – qui s'impose alors même que tout le reste de mon expression n'a jamais été aussi peu genré – à l'oral. Et puis tout un tas de mots qui ne se répètent pas, mais ça c'est trop viscéral, j'ai renoncé à les éliminer.)

     D'acc. Je crois que mon propre langage est en train de prendre le contrôle de ma personne. Oskour, quoi.


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  •  J'ai toujours cru que la langue française faisait la part belle à l'amour. Après tout, chez nous, le mot amour (qui a la délicatesse de commencer comme l'âme) rejoint l'orgue et les délices en se féminisant au pluriel, ce qui est une distinction que je trouverai toujours charmante, je crois. Et, sans parler des innombrables usages qui ont été faits pour parler du sujet (poésie, roman, théâtre, littérature – Aurélien, je pense à toi), nous sommes l'une des rares langues à différencier le romantique du romanesque, et l'amant de l'amoureux – l'anglais se contente de lover pour les deux, l'allemand de Liebhaber(in), l'espagnol d'amante... Nous nous énamourons et nous nous lovons, dans la langue d'Aragon.

     J'ai toujours cru que la langue française faisait la part belle à l'amour, donc. Jusqu'au jour où j'ai réalisé qu'il nous manquait ceci :

    Si nous entretenons une relation amicale, c'est une amitié.

    Si nous entretenons une relation amoureuse, c'est...

     Quoi donc ?

     On m'objectera certes que techniquement, le mot amour pourrait être utilisé ici, mais je persiste à croire qu'il y aurait ici la place pour un mot essentiel, que nous n'avons pourtant pas. (Mais les autres langues non plus, que je sache ?) Ce manque me fascine et me frustre terriblement.


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  •  Ou en grec ancien : Γωῶγλον σεαυτόν ?

     En farfouillant mon compte Google, je suis tombée sur profil publicitaire : une liste de labels résumant mon identité sur Internet, et vraisemblablement ma valeur monétaire. Qui suis-je pour les géants du numérique ? La réponse tient en quelques centaines de mots. Au début, j'ai ri, avant de m'effarer un peu devant la longueur de la liste et l'assiduité d'un Google qui semblait négliger mes nettoyages d'historique réguliers et mon refus quasi-systématique des cookies. Puis j'ai épluché la liste : bizarrement, et bien que Google soit visiblement passé à côté de mes addictions les plus intimes (les barres de céréales Corny, le Coca-Cola, le flirt, les marques de préservatifs, la couleur du ciel), se voir exposée de façon aussi crue met mal à l'aise. À moins que ce ne soit la réduction à ces thèmes génériques qui ne me perturbe, allez savoir.  Mais, hey, Google a beau être parfois à côté de la plaque (le surf, la location de voiture, les comédies ?), je ne peux lui nier qu'il ait globalement raison. Dis-moi ce que tu Googles, je te dirai qui tu es...

     (Et pour vous regarder dans le miroir de Big Brother, c'est par ici : https://adssettings.google.com/authenticated)

     

    Google-toi toi-même


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  •  Souvent il y a la mer en arrière-plan, je ne sais pas pourquoi car nous n'avons jamais connu la mer ensemble, ni même jamais prévu d'y aller, mais il y a la mer en arrière-plan. C'est une mer grise et froide, il y a du vent, et le ciel est blanc, évidemment – comme si c'était seulement possible qu'il soit d'une autre couleur. Je le regarde et il me renvoie mon regard. Le regard est toujours le même, doux et brillant, toujours il se livre et pourtant toujours je crois qu'il recèle une énigme, peut-être parce que je n'ai jamais su l'épuiser. Parfois le regard s'accompagne d'un geste, toujours fugace, toujours plus vrai que nature, même après le réveil. Dans le rêve nous nous sommes croisés par hasard, et maintenant nous sommes là l'un à côté de l'autre, ou l'un face à l'autre, cela dépend des rêves, proches l'un de l'autre du moins. Il me regarde et ne dit rien, alors je lui pose les questions fatidiques. Est-ce qu'on sait que tu es là ? Ou sa variante : Qui est au courant que tu es là ? Parfois aussi : Est-ce que tu en as seulement le droit ? Ou bien : Est-ce encore un secret ? Plus déchirant : Es-tu venu seul ? (Et par là, j'entends : Es-tu seul ?)

     Pendant longtemps quand je faisais ces rêves je me demandais pourquoi la mer, pourquoi ce lieu qui n'avait été évoqué qu'une seule fois, au détour d'une conversation absolument insignifiante par ailleurs, à laquelle peut-être je n'aurais pas repensé si je n'avais pas rêvé de ces flots. Pourquoi un tel décor quand nous avions parlé avec passion de tant d'autres pays, que les retrouvailles auraient pu (et même auraient dû) être n'importe où ailleurs ? Mais un soir j'ai réalisé que ce détail en éclipsait un autre : mes rêves n'allaient jamais plus loin que les questions. La réponse à ces questions était toujours, comme tout le reste, pressentie, esquissée, jamais menée à terme (peut-être aussi parce que cela n'était pas possible). Dans cet endroit de solitude que la mer charriait derrière nous, nous étions incapables de résoudre le problème des frontières – géographiques, étatiques, éthiques, virtuelles.

     

    ***

     

     Nous sommes toujours à l'intérieur d'une maison où il fait chaud. C'est chez lui, toujours, pas toujours le même chez lui mais toujours chez lui, dans une chambre aux stores à moitié baissés, dans un salon à la lumière tamisée, près d'un feu de cheminée, dans un escalier. Nous sommes ensemble. Je ne le regarde pas. Je ne peux pas le regarder, en fait. Quelque chose cloche et je ne peux pas le regarder. Il me faut plusieurs minutes pour comprendre ce qui ne va pas : c'est que je ne devrais pas être là. Je n'ai aucune raison d'y être. Pire encore : lui ne le sait pas. Personne ne le sait en fait – car nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas seuls, mais je suis la seule à savoir. Dans mon rêve, problème de train, tempête de neige, contrainte familiale, peu importe mais nécessité fait loi, il n'est pas possible de repartir avant plusieurs jours. Il faut que je lui dise, le mensonge est insupportable, tout comme l'idée de devoir porter un rôle qui était pourtant mon identité vraie il n'y a pas si longtemps. Mais quand il me demande si tout va bien (évidemment, il se doute de quelque chose, il y a des impostures qui ne se dissimulent que mal), je ne peux pas lui répondre. Je réalise qu'il est impossible de lui dire la vérité, car alors ce serait insupportable pour lui aussi, plus que tout, et que je ne pourrais alors plus rester dans cet endroit que je donnerais tout pour quitter. La seule issue envisageable est de se taire jusqu'au moment ultime où le départ sera possible. À partir de là le rêve s'étiole : il n'est plus qu'étirement du temps de dérobades en dérobades, le masque à tenir mais le rôle à esquiver, et je n'arrive jamais à sa fin, bien sûr. L'indécence de devoir dire je te jure que je ne t'ai pas trahi, je suis partie avant, je pensais que tu savais, jamais sinon... m'est épargnée, à défaut de son anticipation angoissante. Seul le sursaut de réalité au réveil peut me sortir de cette situation, et me rappeler que je ne suis pas la seule à savoir, que tout le monde sait, que ça fait des mois.


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  •  C'est amusant, parce qu'il me suffit parfois d'un rien, un bout de musique, un parfum (les parfums toujours), la vue d'un lieu, une parole (certains mots ou expressions, dans certaines langues, surtout), un aliment, une couleur, une évocation ou une pensée, que sais-je, pour avoir des réminiscences. Le phénomène est connu, bien sûr, et je ne prétends pas réinventer la madeleine de Proust (ni l'eau chaude, ni la machine à courber les bananes, par ailleurs). Mais ce qui me frappe dans certaines de ces réminiscences (sinon toutes), qui parfois ne durent qu'une seconde avant que le monde (le présent) ne les dissolvent comme un souffle une volute de fumée, c'est qu'elles sont profondément intangibles : je sais que d'un coup, pour un instant, je me suis retrouvée ailleurs. Mais comment ? Car ce que la réminiscence m'a apporté ne m'est pas apparu sous la forme d'une vision précise (la vision prédomine chez moi, quand il s'agit de saisir le monde avec acuité), ni même d'aucun autre des cinq sens. Par ailleurs, il serait réducteur de dire que la réminiscence m'apporte l'idée de la chose : l'idée est un concept, elle peut s'appeler quasiment sur commande – elle n'est pas assez viscérale pour une réminiscence.

     Non, je crois que la réminiscence est au-delà (ou bien précisément en-deçà ?) de l'idée : elle est dans l'essence. Ce que je capte l'espace d'un instant avant que cela ne m'échappe (le principe d'une réminiscence est qu'on ne peut s'en souvenir : elle se vit, simplement ; à partir du moment où l'on crée un souvenir de la réminiscence, alors celle-ci se fige, et meurt ; le souvenir et la réminiscence sont exclusifs l'un de l'autre, au fond), ce que je capte l'espace d'un instant avant que cela ne m'échappe, c'est l'essence même de la chose – ce qui la caractérise et que j'ai un jour perçu avec mes sens. Dans la réminiscence, ce qui m'apparaît n'a pas le temps de se constituer avec les sens : aussi bien est-ce viscéral.

     La réminiscence touche au point le plus sensible, celui où tous les sens se rejoignent et se confondent, où les couleurs peut-être sont la même chose que les sons, les parfums, les formes, tout le reste. (Souvent cette idée qu'il existe un lieu où ces choses se confondent me fascine. Peut-être parce que, tout en étant persuadée de cette possibilité, je suis incapable de saisir ce lieu.) Peut-être aussi est-ce cela qui rend les réminiscences si fortes, si vives : au-delà de l'événement, ou du lieu, ou qu'importe, qu'elle nous rapporte strictement intacts, elle nous fait voir une forme de pureté où les sens ne sont pas encore distincts les uns des autres. C'est la synesthésie suprême.

     (En parlant de synesthésie : hier, je me suis endormie en écoutant de la musique, involontairement. Au bord du sommeil, dans ma période hypnagogique, j'ai commencé à rêver que je percevais les musiques qui passaient sous forme d'images en noir et blanc, et les sons et les rythmes se retrouvaient dans les effets de contraste et de luminosité, dans la mise en relief des formes plus précisément. Je n'ai peut-être jamais mieux compris la musique qu'hier, ou du moins je n'ai sans doute jamais eu de perception aussi accrue des motifs musicaux, parce que j'étais au-delà du son. Mais je serais aujourd'hui bien incapable de restituer cette expérience de façon plus précise, de dire quelles musiques, quelles formes, quels contrastes... Il y a des choses dont la nature profonde échappe au souvenir. Les sensations sont faites pour être vivaces, après tout.)

     Parfois aussi je me demande si ce n'est pas un autre sens, même, un que je n'aurais pas encore appris à catégoriser comme tel – comme par exemple j'ai mis longtemps à comprendre que la perception de l'espace était un sens à part entière, qui ne pouvait être réduit à la vision et au toucher. Alors sans doute ce sens serait profondément lié aux autres qu'il rappelle... Je ne sais pas.

     Mais quand même : un rien, et d'un coup tous mes sens s'éveillent, au-delà même d'eux-mêmes, et y compris ceux que je ne connais peut-être pas encore, et à un point qui ne peut être convoqué sur commande. La transcendance.


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  •  Le ciel est actuellement bleu, mais j'aime à croire qu'il est toujours noir et qu'il est juste facétieux. Parfois cette phrase me revient. (Nous ne nous étions pas parlé depuis plus de deux ans et demi, et il venait de surgir. Je lui avais demandé s'il avait mangé, le résultat de son test MBTI, comment il allait, pourquoi il surgissait, si je posais trop de questions, et surtout, surtout, la couleur du ciel. C'était sa réponse, pour la couleur du ciel.)

     Elle me revient, parce qu'elle fait écho à une pensée à laquelle je ne me suis toujours pas faite : en fait, le ciel est un menteur. On a beau avoir l'image du plafond bien lisse, et ses couleurs, et les nuages qui le parcourent, et les étoiles qui le parsèment, et même le soleil et la lune ; mais en fait, le ciel n'existe pas. Il n'y a pas de plafond – rien que les nuages, les étoiles, le soleil et la lune, et puis une atmosphère, mais pas de plafond, rien, vraiment. Fixer le ciel c'est poser son regard sur quelque chose qui nous échappe, sur un lieu qui n'existe pas, qui se perd entre nos yeux et l'infini. Le ciel en lui-même n'est pas quelque chose, ce n'est que du vide. Cette pensée me dépasse. Je regarde le ciel, et j'ai beau savoir que ce n'est que de l'atmosphère... Je ne peux pas le concevoir autrement qu'abstraitement. C'est insurmontable, ça ne colle pas avec toute cette immensité, cette présence, cette certitude.

     Le ciel est bleu chez moi aussi mais je me suis rendu compte il y a quelques mois que c'était un menteur : tu vois du bleu et tu crois que c'est une voûte, mais ce n'est rien... Mais dans ma tête, le ciel est de toutes les couleurs (tous les sentiments du monde, toutes les intuitions, les idées, les émotions, les sensations, les croyances aussi, tout ça à la fois), sans aucune distinction ni aucune signification. (Je lui avais répondu ça, et après je lui avais demandé si j'étais une illuminée, si j'avais toujours été comme ça. Il m'avait assuré que non ; mais parfois encore, des mois après, je me demande : le ciel n'est-il qu'un noir facétieux, ou bien un menteur où viennent danser les couleurs ?)


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  •  L'une des blagues récurrentes qui revient entre polyamoureux est celle qui consiste à se moquer gentiment des histoires de triangles amoureux, ou de toutes celles impliquant des adultères – parce que, vous savez, si le polyamour était banalisé, ce genre de problème serait significativement réduit. (Parenthèse, avant qu'on ne se méprenne sur mes propos : ce n'est pas vrai. La pratique du polyamour apporte son lot de travail relationnel, ce qui n'en fait pas une solution facile. Tout au plus, mais c'est ce qui compte, cela peut parfois prétendre au rang de solution logique ou éthique.)

     Mais il y a deux jours, alors que cette plaisanterie revenait à nouveau à propos d'une saga de films (que je ne nommerai pas pour le plaisir de vous laisser avoir plusieurs hypothèses en tête), un ami a fait remarquer que la banalisation du polyamour mettrait dans l'embarras bon nombre de scénaristes, qui seraient ainsi privés d'intrigues canoniques : le dilemme de cœur d'un côté, la rivalité amoureuse de l'autre, et tout le reste, l'infidélité, la jalousie. Il est vrai que dans un monde polyamoureux, ces plaisirs scénaristiques nous seraient enlevés. (En vérité, le polyamour ne supprime pas entièrement ces problèmes, et les remplace par d'autres, moins mélodramatiques, plus ennuyeux. On pourrait sans doute en faire une sitcom – mais une tragédie ?)

     La pensée m'a laissée songeuse, jusqu'à ce que je réalise que l'Histoire aussi nous avait petit à petit volé nos intrigues. Où sont passés ces histoires où les deux amoureux doivent se révolter contre les parents qui voudraient les marier ailleurs ? Où les pauvres serviteurs doivent se jouer des riches seigneurs pour espérer vivre ? Où l'honneur et la religion s'opposent au désir des cœurs sensibles ? Certaines de ces problématiques existent sous une autre forme, oui, ou encore dans d'autres lieux, mais l'évolution des mœurs les a rendues rocambolesques ou exotiques, d'un ailleurs géopolitique ou temporel. Les mariages arrangés ont laissé place aux héroïnes au cœur tiraillé entre deux êtres (probablement un gentil et un tourmenté, pour équilibrer la balance). Je suis loin d'être adepte du triangle amoureux, mais je ne nie pas qu'on puisse y voir une forme de progrès.

     Au fond, peut-être que le progrès consiste à supprimer les intrigues des histoires, les unes après les autres. Résoudre les grands problèmes de l'humanité, les uns après les autres : les hommes contre les dieux, les hommes contre la nature, les hommes contre les hommes, les combats d'honneur, les mariages arrangés, la lutte contre les tyrans... Les triangles amoureux. Les grands romans n'ont jamais porté que sur ce qui nous tourmentait, après tout. Et n'était-ce pas Aragon qui écrivait que les gens heureux n'ont pas d'histoire ? Le bonheur éthique ne se raconte pas. Il n'a pas même besoin de romans pour se consoler, il en a fini avec eux.


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