• Imaginez que Dieu est un Brocoli

     Je demande pardon d'avance aux brocolis que je m'apprête à offenser dans mon article. Ce n'est pas que je ne vous aime pas, mais je vous préfère loin de mon assiette. Puis c'est pas cool d'être mangé, hein ? Gentils brocolis, soyons amis. C'est mal, de manger ses amis.

     Je demande pardon d'avance aussi aux croyants et amateurs de brocolis susceptibles qui vivront mal la lecture de cet article.

     

     Mesdames et Messieurs, vous qui cherchez le sens de la vie, et désespérez de penser que c'est trop compliqué, la vie, et que de toute façon elle est absurde et vaine, et que c'est vraiment de la merde, laissez-moi vous proposer un petit jeu d'imagination.

     

     Imaginez Dieu. Imaginez que Dieu est tout seul parce qu'il n'a pas encore créé le monde.

     Jusque-là, ça va, rien de très nouveau. Maintenant, imaginez que Dieu est un brocoli. Oui, un brocoli tout vert et tout dégueu (là, je parle du goût : désolée pour les amateurs de brocolis, et désolée pour les croyants pour qui c'est carrément blasphématoire d'avoir ces considérations sur Dieu). Pour ceux qui trouvent ça chelou, réfléchissez un peu : le brocoli a quand même une forme beaucoup plus naturelle qu'un être humain. C'est une espèce de jaillissement vert, de tronc qui s'élance vers des branches qui elles-mêmes débouchent sur des petites sphères vertes. C'est esthétique, au fond, un brocoli, à défaut d'être bon (toutes mes excuses pour les amateurs de brocolis, encore une fois). On pourrait modéliser des brocolis avec des fractales. Pourrait-on modéliser un être humain avec des fractales ? Je ne pense pas. Un être humain ne possède pas la même symétrie esthétique qu'un brocoli, il faut l'admettre : et bien que j'apprécie l'esthétique d'un corps humain (voyez-vous, je suis humaine), je suis obligée de reconnaître que dans l'absolu, le brocoli est une forme plus naturelle. (Et à choisir, je préfère manger du brocoli que de l'humain.)

     Dieu est un brocoli, donc. Maintenant, imaginons que notre Brocoli divin se mette à créer le monde. Pouf, l'univers, le système solaire, la Terre, l'eau, les plantes (les arbres ressemblent un peu à Dieu, quand on y pense), puis même des brocolis, ces plantes divines à l'image de Dieu. Il y a aussi les animaux et les humains, ces trucs grands et bizarres et même pas verts mais qui vont développer une sorte d'intelligence. Si on passe tout ça en accéléré, on se retrouve directement au moment où vous râlez, et où vous dites « Putain, de toute façon, ça me casse les couilles, la vie c'est trop compliqué, ça a pas de sens, c'est absurde, c'est vain, et c'est vraiment de la merde » (en substance).

     Ah oui mais non ! Vous oubliez que Dieu existe, et que Dieu est un Brocoli (majuscule parce qu'on respecte les brocolis, ces choses divines et pas moins dégueulasses). Il faut donc que toutes les créatures sur Terre tentent de se rapprocher de Lui pour surpasser leur misérable condition et s'élever vers la spiritualité divine : autrement dit, pour cela, il faut... Manger des brocolis (pour ingérer une substance divine qui vous rapprochera de Lui) ! Eh oui. Vous râliez parce que la vie n'a aucun sens ? Eh bien maintenant, elle en a un : à vos brocolis.

     

     

     Sceptiques ? J'ai peut-être été un peu vite dans ma démonstration, c'est vrai. Il n'empêche que manger des brocolis est quelque chose de beaucoup plus naturel que faire le Bien : autant il est difficile de s'accorder sur la nature du Bien (ce qui présume encore que le Bien en soi existe : encore faudrait-il le prouver), et tout un tas de philosophes et théologiens et autres humains se sont entre-déchirés dessus ; autant même une vache trouvera naturel de manger un brocoli et le fera spontanément. (Oui, Dieu est cool, il donne un sens très simple à votre vie, et ni très compliqué à trouver, ni très compliqué à réaliser. En plus, avec ça, vous faites le plein de vitamines.)

     

     Mais, Décaféine, puisque manger des brocolis est le but de toute créature sur Terre, pourquoi est-ce que ça nous paraît si dégueu ?

     Parce que ce ne serait pas drôle, si c'était évident ! Pour que vous prouviez votre courage et votre valeur, il faut que vous affrontiez des difficultés (ici : le goût du brocoli) !

     

     Non, et surtout, parce que je vous ai raconté n'importe quoi. Ahah. (Quoi, vous vous en doutiez ? Vous n'êtes pas drôles.) La vérité, c'est qu'on ne sait pas quel est le sens de la vie. On n'a pas réussi à se mettre d'accord dessus, entre humains, et de toute façon, quand bien même on aurait été d'accord, ça n'aurait pas forcément voulu dire qu'on avait raison. Donc, rassurez-vous : pas besoin de manger des brocolis au dîner ce soir, vous avez toute mon approbation pour vous gaver de pizzas (avec ou sans ananas : je ne rentrerai pas dans le débat).

     On ne connaît pas le sens de la vie. Mais tant mieux ! Vous vous rendez compte, si on connaissait le sens de la vie, on se sentirait obligé d'agir en conséquence et de se gaver de brocolis : la misère !

     Mais, Décaféine, on pourrait aussi imaginer que Dieu est un carré de chocolat, et là, la vie serait bien plus chouette ! (Oui, je suis parano et je vous imagine me contredire à tout va, mais chut. C'est aussi pour faire avancer mon article.) Alors, déjà, le chocolat est un produit fabriqué par l'humain, et il est beaucoup moins naturel qu'un brocoli, donc ce serait plus difficile à justifier que le brocoli. Mais comme je suis une grande âme, imaginons que Dieu est un Carré de Chocolat. Eh bien, figurez-vous que ça revient au même (n'en déplaise à vos papilles) : brocoli ou chocolat, si le but de notre vie c'est d'en manger, ce n'est pas drôle. (Ne serait-ce que parce que vous finiriez par être écœurés, à force d'en manger matin midi et soir.) Dans un cas comme dans l'autre, il y a forcément des gens qui n'aiment pas ça (si, si, je connais des gens qui n'aiment pas le chocolat : je prie chaque jour pour leurs pauvres âmes). Pour ces personnes, c'est triste : le but de leur vie c'est de faire un truc qu'elles n'aiment pas. Et puis quand même, c'est triste, toute notre vie serait une espèce de grand contrôle où plus on mange des brocolis (ou du chocolat, dépend de l'hypothèse que vous avez choisie), plus on réussit. Vous imaginez la pression ? Constamment vous sauriez à quel point vous êtes dans l'échec.

     

     Eh puis, puisque le sens de la vie est si simple, ça ne vaut plus la peine qu'on s'interroge dessus. Gavons-nous de brocolis – et passons donc à côté de plein d'autres choses intéressantes, de réflexions, de remises en question, de découvertes.

      Car la vie a peut-être un sens, mais tout du moins nous ne le connaissons pas : et c'est tant mieux. Ça nous laisse la possibilité de se poser des questions sans y trouver de réponses immédiates, et donc de chercher. De penser trouver des réponses. De se rendre compte qu'on s'est trompé. De se remettre en question. De découvrir des choses, aussi, en passant.

     Ne pas savoir le sens de la vie, c'est être forcé d'agir comme si elle n'en avait pas. Et donc, d'être libre de choisir ce qui fait sens pour nous. Car vous êtes libres de manger des brocolis ou de n'en pas manger, mais ce sera votre choix à vous, issu de vos convictions (ou de la cantine, pour les plus misérables d'entre vous). Puisque la vie n'a pas de sens, trouvez le vôtre, trouvez celui que vous aimeriez qu'elle ait. Croyez-moi, c'est beaucoup plus plaisant que de manger des brocolis. Plus difficile, moins évident, peut-être : mais là, sans doute, est le plaisir.

     Donc, si on reprend à partir du moment où vous dites « Putain de bordel de merde, de toute façon la vie n’a aucun sens, c’est de la merde, j’en ai marre, ça me casse les couilles ! » (oui, vous êtes très vulgaires), voilà ce que je pourrais vous répondre : mais oui, la vie n'a aucun sens ! Mais c'est quand même mieux, non ? Imagine que le sens de ta vie soit de faire un truc pour lequel tu n'es pas doué-e, ou que tu n'aimes pas ! Là, c'est à toi de trouver son sens, à la vie... C'est pas mieux comme ça ?

     

     N'en déplaise aux brocolis, qui un instant furent l'incarnation de Dieu, Dieu n'est probablement pas un Brocoli – Dieu peut-être n'existe même pas (mais ça, ça relève de vos croyances personnelles, et ce n'est pas le sujet). Manger des brocolis n'est donc pas le sens de notre vie, et c'est tant mieux ; car la vie n'a pas de sens (ou tout du moins, comme nous n'en connaissons pas le sens, nous devons considérer qu'elle n'en a pas), et ça aussi, c'est tant mieux.

     Car la vie n'a pas de sens : elle en a donc un, celui de le trouver.


  • Commentaires

    1
    Lundi 30 Octobre à 21:59

    Rah tu m'avais presque convaincue de manger des brocolis ^^

    Perso, j'ai bien aimé ta métaphore de Dieu en Brocoli. J'aime bien le message que tu veux faire passer. (par contre, si Dieu est un Brocoli (ou un Carré de Chocolat) ça veut dire que c'est un théocide (oui, j'invente des mots) que de manger du brocoli (ou du chocolat) puisqu'on mange Dieu...)

    Mais du coup, ta dernière phrase est un paradoxe : Tu dis que la vie n'a pas de sens et du coup qu'elle en a un. J'ai pas compris.

    Pour moi, le sens de la vie, c'est rester fidèle à nous-mêmes, de trouver sa/ses passions et de s'y consacrer, même si ce n'est pas le métier qu'on fera. Si on existe, c'est qu'on a quelque chose à faire, à transmettre, à laisser sur Terre, ne serait-ce qu'une peinture, qu'une photo, qu'un poème, qu'un souvenir. Donc si on existe, ça veut dire qu'on est intéressant, que notre vie a un sens : Libre à nous de trouver lequel.

    Ça devient un peu hors sujet mais j'avais lu une lettre sur internet qui disait "Trouve le verbe de ta vie, pas le métier." Elle était tellement positive, j'ai été touchée en plein coeur!

      • Lundi 30 Octobre à 22:11

        Si Dieu est un Brocoli, il n'est pas pour autant tous les brocolis, donc non, manger des brocolis n'est pas un théocide (ni même de la théophagie) :P Dans mon hypothèse, les brocolis auraient une essence divine qu'on s'approprierait en mangeant. Mais en réalité, la question de savoir si manger des brocolis serait blasphématoire ou au contraire signe d'une grande piété dans le cas où Dieu serait un brocoli importe peu, étant donné que j'avais choisi l'hypothèse de leur ingestion comme signe de piété pour illustrer mon propos uniquement :) A partir du moment où le sens de notre vie nous est imposé de manière précise alors notre existence devient un moyen et non une fin en soi, ce qui nous ôte notre liberté et est problématique. Partant du principe que nous ne connaissons pas le sens de notre vie, nous sommes contraint d'agir comme s'il n'y en avait pas de présupposé (et donc, comme s'il n'y en avait pas), ce qui nous force à nous penser libre, et donc à penser au sens que l'on donne à notre vie !

        Ma dernière phrase n'est pas un paradoxe, ou plutôt, si, elle en est un, mais c'est en cela qu'elle est vraie (ne jamais penser que parce que quelque chose est paradoxal il est faux) : en réalité elle illustre la conséquence de penser la vie comme n'ayant pas de sens : comme je l'ai dit, cette conséquence est que nous devons donc penser le sens que nous choisissons à notre vie ; de là, le fait que la vie n'ait pas de sens est en soi un sens de la vie.

        (En fait, dans cet article, je n'essayais pas de donner ma vision du sens de la vie, mais d'élaborer une réflexion sur le sens de la vie, de manière générale (pseudo-philosophique ; par ailleurs, j'ai été inspirée par l'existentialisme de Sartre, même si là, j'en suis assez éloignée puisque cet article n'avait pas pour but d'être rigoureux ni aussi poussé que la thèse de Sartre ^^))

        Merci à toi pour ton commentaire en tous cas =)

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :